jeudi 18 janvier 2018

Des relations entre l'Eglise et l'Etat et de la tolérance religieuse

N.B. Le schéma doctrinal présenté par le cardinal Ottaviani, comportait dans sa version originale latine sept pages de texte et seize pages de références, allant de Pie VI (1790) à Jean XXIII (1959). Il fut écarté, dès la première session du Concile, au profit du schéma rédigé par le Secrétariat pour l’unité des chrétiens sous la direction du cardinal Bea. Ce dernier schéma, qui se voulait pastoral, s’étendait sur quatorze pages, sans aucune référence au magistère qui a précédé.

Le schéma Ottaviani ne jouit pas d’une autorité magistérielle, mais il représente l’état de la doctrine catholique sur la question à la veille de Vatican II et exprime substantiellement la doctrine que le Concile aurait dû proposer s’il n’avait pas été détourné de sa fin par le coup d’État de ceux qui en ont fait les " États généraux du peuple de Dieu " , un second 1789 ! Ajoutons enfin que le Concile aurait pu apporter à cet exposé toutes précisions ou améliorations utiles. 


Nous avons omis les nombreuses notes que comportait ce document. Si l’on veut en prendre connaissance, qu’on se reporte au texte latin original.

1. Principe : Distinction entre l’Église et la société civile, et subordination du but de la cité au but de l’Église


Le cardinal Ottaviani (1890-1979).
L’homme, destiné par Dieu à une fin surnaturelle, a besoin et de l’Église et de la Société civile pour atteindre sa pleine perfection. La Société civile, à qui l’homme appartient de par son caractère social,
doit veiller aux biens terrestres et faire en sorte que, sur cette terre, les citoyens puissent mener une " vie calme et paisible " (cf. I Tim. 2, 2) ; l’Église, à qui l’homme doit s’incorporer de par sa vocation surnaturelle, a été fondée par Dieu pour que, s’étendant toujours de plus en plus, elle conduise ses fidèles, par sa doctrine, ses sacrements, sa prière et ses lois, à leur fin éternelle.

Chacune de ces deux sociétés est riche des facultés nécessaires pour remplir comme il se doit sa propre mission ; chacune aussi est parfaite, c’est-à-dire suprême en son ordre et donc indépendante de l’autre, détentrice du pouvoir législatif, judiciaire et exécutif. Cette distinction des deux cités, comme l’enseigne une constante tradition, repose sur les paroles du Seigneur : " Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu " (Mt. 22, 21).

Cependant, comme ces deux sociétés exercent leur pouvoir sur les mêmes personnes et souvent à propos d’un même objet, elles ne peuvent s’ignorer l’une l’autre ; elles doivent même procéder en parfaite harmonie, afin de prospérer elles-mêmes non moins que leurs membres communs.

« ...le pouvoir civil peut, de lui-même, régler et modérer les manifestations publiques d’autres cultes et défendre ses citoyens contre la diffusion de fausses doctrines qui, au jugement de l’Église, mettent en danger leur salut éternel. »

Le Saint Concile, dans l’intention d’enseigner quelles relations doivent exister entre ces deux pouvoirs, d’après la nature de chacun d’eux, déclare en tout premier lieu la ferme obligation de tenir que tant l’Église que la Société civile ont été instituées pour l’utilité de l’homme ; que la félicité temporelle, confiée au soin du Pouvoir civil, ne vaut rien toutefois pour l’homme s’il vient à perdre son âme (cf. Mt. 16, 26 ; Mc. 8, 36 ; Lc 9, 25). Que, par conséquent, la fin de la société civile ne doit jamais être recherchée en excluant ou en lésant la fin ultime, à savoir le salut éternel.

2. Le pouvoir de l’Église et ses limites ; les devoirs de l’Église envers le pouvoir civil

Comme donc le pouvoir de l’Église s’étend à tout ce qui conduit les hommes au salut éternel ; comme ce qui touche seulement à la félicité temporelle est placé, comme tel, sous l’autorité civile ; il suit de là que l’Église ne s’occupe pas des réalités temporelles, sinon pour autant qu’elles sont ordonnées à la fin surnaturelle. Quant aux actes ordonnés à la fin de l’Église autant qu’à celle de la cité, comme le mariage, l’éducation des enfants et autres semblables, les droits du pouvoir civil doivent être exercés de telle façon que, au jugement de l’Église, les biens supérieurs de l’ordre surnaturel ne subissent aucun dommage. Dans les autres activités temporelles qui, demeurant sauve la loi divine, peuvent être à bon droit et de diverses manières envisagées ou accomplies, l’Église ne s’immisce aucunement. Gardienne de son droit, parfaitement respectueuse du droit d’autrui, l’Église n’estime pas lui appartenir le choix d’une forme de gouvernement, celui des institutions propres au domaine civil des nations chrétiennes : des diverses formes de gouvernement, elle ne désapprouve aucune, à condition que la religion et la morale soient sauves. De même, en effet, que l’Église ne renonce pas à sa propre liberté, de même elle n’empêche pas le Pouvoir civil d’user librement de ses lois et de ses droits.

Le premier ministre Maurice Duplessis remet une
bague - symbole de l'union de l'Eglise et de
l'Etat - au cardinal de Québec, primat du Canada.
Quels grands biens, en accomplissant sa mission, l’Église procure à la société civile, les chefs des nations doivent le reconnaître. En effet, l’Église elle-même coopère à ce que, par leur vertu et leur piété chrétienne, les citoyens deviennent bons ; et s’ils sont tels que l’ordonne la doctrine chrétienne, au témoignage de saint Augustin (Ep. ad Marcellinum, 138, 15), sans aucun doute, grand sera le salut public. Aux citoyens aussi, l’Église impose l’obligation d’obtempérer aux ordres légitimes " non seulement par crainte du châtiment, mais par motif de conscience " (Rom. 13, 5). Quant à ceux-là à qui l’on a confié le gouvernement du pays, elle les avertit de l’obligation d’exercer leur fonction, non par volonté de puissance, mais pour le bien des citoyens, comme devant rendre compte à Dieu (cf. Héb. 13, 17) de leur pouvoir reçu de Dieu. Enfin, l’Église inculque l’observance des lois aussi bien naturelles que surnaturelles, grâce auxquelles puisse être réalisé, dans la paix et la justice, tout l’ordre civil, et entre les citoyens et entre les nations.

3. Devoirs religieux du pouvoir civil

Le pouvoir civil ne peut être indifférent à l’égard de la religion. Institué par Dieu, afin d’aider les hommes à acquérir une perfection vraiment humaine, il doit, non seulement fournir à ses sujets la possibilité de se procurer les biens temporels, — soit matériels, soit intellectuels —, mais encore favoriser l’affluence des biens spirituels leur permettant de mener une vie humaine de façon religieuse. Or, parmi ces biens, rien de plus important que de connaître et de reconnaître Dieu, puis de remplir ses devoirs envers Dieu c’est là, en effet, le fondement de toute vertu privée et, plus encore, publique.

Ces devoirs envers Dieu obligent envers la Majesté divine, non seulement chacun des citoyens, mais aussi le pouvoir civil, lequel, dans les actes publics, incarne la société civile. Dieu est, en effet, l’auteur de la société civile et la source de tous les biens qui, par elle, découlent en tous ses membres. La société civile doit donc honorer et servir Dieu. Quant à la manière de servir Dieu, ce ne peut être nulle autre, dans l’économie présente, que celle que Lui-même a déterminée, comme obligatoire, dans la véritable Église du Christ et cela, non seulement en la personne des citoyens, mais également en celle des Autorités qui représentent la société civile.

Que le pouvoir civil ait la faculté de reconnaître la véritable Église du Christ, cela est clair de par les signes manifestes de son institution et de sa mission divines, signes donnés à l’Église par son divin Fondateur. Aussi, le pouvoir civil, et non seulement chacun des citoyens, a le devoir d’accepter la Révélation proposée par l’Église elle-même. De même, dans sa législation, il doit se conformer aux préceptes de la loi naturelle et tenir strictement compte des lois positives, tant divines qu’ecclésiastiques, destinées à conduire les hommes à la béatitude surnaturelle.

De même que nul homme ne peut servir Dieu de la manière établie par le Christ, s’il ne sait pas clairement que Dieu a parlé par Jésus-Christ, de même la société civile, elle aussi, ne peut le faire, si d’abord les citoyens n’ont pas une connaissance certaine du fait de la Révélation, tout comme le Pouvoir civil en tant qu’il représente le peuple.

Le roi de France, saint Louis (1214-1270), était membre
du tiers-ordre de saint François. Il ramena la couronne d'épine
de Notre-Seigneur en France. Par son règne édifiant, saint Louis
est le modèle des chefs d'états chrétiens.
C’est donc d’une manière toute particulière que le pouvoir civil doit protéger la pleine liberté de l’Église et ne l’empêcher en aucune manière de s’acquitter intégralement de sa mission, soit dans l’exercice de son magistère sacré, soit dans l’ordonnance et l’accomplissement du culte, soit dans l’administration des sacrements et le soin pastoral des fidèles. La liberté de l’Église doit être reconnue par le pouvoir civil en tout ce qui concerne sa mission, notamment dans le choix et la formation de ses aspirants au sacerdoce, dans l’élection de ses évêques, dans la libre et mutuelle communication entre le Pontife romain et les évêques et les fidèles, dans la fondation et le gouvernement d’instituts de vie religieuse, dans la publication et la diffusion d’écrits, dans la possession et l’administration de biens temporels, comme aussi, de façon générale, dans toutes ces activités que l’Église, sans négliger les droits civils, estime aptes à conduire les hommes vers leur fin ultime, sans en excepter l’instruction profane, les œuvres sociales et tant d’autres moyens divers.

Enfin, il incombe gravement au pouvoir civil d’exclure de la législation, du gouvernement et de l’activité publique, tout ce qu’il jugerait pouvoir empêcher l’Église d’atteindre sa fin éternelle ; bien plus, il doit s’appliquer à faciliter la vie fondée sur des principes chrétiens et conformes au plus haut point à cette fin sublime pour laquelle Dieu a créé les hommes.

4. Principe général d’application de la doctrine exposée

Que le pouvoir ecclésiastique et le Pouvoir civil entretiennent des rapports différents selon la manière dont le pouvoir civil, représentant personnellement le peuple, connaît le Christ et l’Église fondée par Lui, voilà ce que l’Église a toujours reconnu.

5. Application dans une cité catholique

La doctrine intégrale, exposée ci-dessus par le Saint Concile, ne peut s’appliquer sinon dans une cité où les citoyens, non seulement sont baptisés, mais professent la foi catholique. Auquel cas, ce sont les citoyens eux-mêmes qui choisissent librement que la vie civile soit informée selon les principes catholiques et qu’ainsi, comme dit saint Grégoire le Grand : " La voie du Ciel soit plus large ouverte " (Ep. 65, ad Mauricium).

« Que, par conséquent, la fin de la société civile ne doit jamais être recherchée en excluant ou en lésant la fin ultime, à savoir le salut éternel. »

Toutefois, même dans ces heureuses conditions, il n’est permis en aucune façon au pouvoir civil de contraindre les consciences à accepter la foi révélée par Dieu. En effet, la foi est essentiellement libre et ne peut être objet de quelque contrainte, comme l’enseigne l’Église en disant : " Que personne ne soit contraint à embrasser à contre cœur la foi catholique " (C.I.C., can. 1351).

Pourtant, cela n’empêche pas que le pouvoir civil doive procurer les conditions intellectuelles, sociales et morales requises pour que les fidèles, même les moins versés dans la science, persévèrent plus facilement dans la foi reçue. Ainsi donc, de même que le pouvoir civil s’estime en droit de protéger la moralité publique, de même, afin de protéger les citoyens contre les séductions de l’erreur, afin de garder la cité dans l’unité de la foi, ce qui est le bien suprême et la source de multiples bienfaits même temporels, le pouvoir civil peut, de lui-même, régler et modérer les manifestations publiques d’autres cultes et défendre ses citoyens contre la diffusion de fausses doctrines qui, au jugement de l’Église, mettent en danger leur salut éternel.

6. Tolérance religieuse dans une cité catholique

Dans cette sauvegarde de la vraie foi il faut procéder selon les exigences de la charité chrétienne et de la prudence, afin que les dissidents ne soient pas éloignés de l’Église par la terreur, mais plutôt attirés à elle, et que ni la cité, ni l’Église ne subissent aucun dommage. Il faut donc toujours considérer et le bien commun de l’Église et le bien commun de l’État, en vertu desquels une juste tolérance, même sanctionnée par des lois, peut, selon les circonstances, s’imposer au Pouvoir civil ; cela, d’une part, afin d’éviter de plus grands maux, tels que le scandale ou la guerre civile, l’obstacle à la conversion à la vraie foi et autres maux de cette sorte, d’autre part, afin de procurer un plus grand bien, comme la coopération civile et la co-existence pacifique des citoyens de religions différentes, une plus grande liberté pour l’Église et un accomplissement plus efficace de sa mission surnaturelle, et autres bien semblables. En cette question, il faut tenir compte, non seulement du bien d’ordre national, mais encore du bien de l’Église universelle (et du bien civil international). Par cette tolérance, le pouvoir civil catholique imite l’exemple de la divine Providence, laquelle permet des maux dont elle tire de plus grands biens. Cette tolérance est à observer surtout dans les pays où, depuis des siècles, existent des communautés non-catholiques.

7. Application dans une cité non-catholique

Garcia Moreno (1821-1875) fut président de l'Équateur
de 1869 à 1875. Il établit un régime chrétien dans son pays,
en mettant Jésus-Christ au centre de la vie sociale. Pour cela,
il fut assassiné, en 1875, par des agents de la franc-maçonnerie.
Gisant dans son sang, ses derniers mots, lancés à ses assaillants,
furent« Dieu ne meurt pas ! ».
Dans les cités où une grande partie des citoyens ne professent pas la foi catholique ou ne connaissent même pas le fait de la Révélation, le pouvoir civil non-catholique doit, en matière de religion, se conformer du moins aux préceptes de la loi naturelle. Dans ces conditions, ce pouvoir non-catholique doit concéder la liberté civile à tous les cultes qui ne s’opposent pas à la religion naturelle. Cette liberté ne s’oppose pas alors aux principes catholiques, étant donné qu’elle convient tant au bien de l’Église qu’à celui de l’État. Dans les cités où le pouvoir ne professe pas la religion catholique, les citoyens catholiques ont surtout le devoir d’obtenir, par leurs vertus et actions civiques grâce auxquelles, unis à leurs concitoyens, ils promeuvent le bien commun de l’État, qu’on accorde à l’Église la pleine liberté d’accomplir sa mission divine. De la libre action de l’Église, en effet, la Cité non-catholique, elle aussi, ne subit aucun dommage et retire même de nombreux et insignes bienfaits. Ainsi donc, les citoyens catholiques doivent s’efforcer à ce que l’Église et le pouvoir civil, bien qu’encore séparés juridiquement, se prêtent une aide mutuelle bienveillante.

Afin de ne pas nuire, par nonchalance ou par zèle imprudent, soit à l’Église soit à l’État, les citoyens catholiques, dans la défense des droits de Dieu et de l’Église, doivent se soumettre au jugement de l’autorité ecclésiastique : à elle appartient de juger du bien de l’Église, selon les diverses circonstances, et de diriger les citoyens catholiques dans les actions civiles destinées à défendre l’autel.

8. Conclusion

Le Saint Concile reconnaît que les principes des relations mutuelles entre le pouvoir ecclésiastique et le pouvoir civil ne doivent pas être appliqués autrement que selon la règle de conduite exposée ci-dessus. Toutefois il ne peut permettre que ces mêmes principes soient obscurcis par quelque faux laïcisme, même sous prétexte de bien commun. Ces principes, en effet, reposent sur les droits absolument fermes de Dieu, sur la constitution et la mission immuables de l’Église, sur la nature sociale aussi de l’homme, laquelle, demeurant toujours la même, à travers tous les siècles, détermine la fin essentielle de la Société civile elle-même, nonobstant la diversité des régimes politiques et les autres vicissitudes de l’histoire. 



-Em.me et Rev.me Seigneur 
Cardinal ALFREDO OTTAVIANI 

mardi 16 janvier 2018

Les prémices de Vatican II

Pour comprendre le Concile Vatican II, son esprit et ses réformes, il faut un minimum de repères historiques sur le libéralisme. Car : « le problème des années soixante était d'acquérir les meilleures valeurs exprimées de deux siècles de culture "libérale". Ce sont en fait des valeurs qui, même si elles sont nées en dehors de l'Eglise, peuvent trouver place, épurées, corrigées, dans sa vision du monde. C'est ce qui a été fait. » [NDLR : citation de Joseph Ratzinger]

Voici donc quelques notions et événements clés.

Le Libéralisme est la pensée moderne issu des principes de 1789. Selon ces principes, l'homme est libre d'agir sans contrainte aucune et dans une autonomie totale. La dignité de l'homme résiderait dans cette liberté absolue, sans fin et sans frein.

Le Pape Pie VI a, dès 1791, condamné cette théorie, contenue dans la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, comme « absurde », « chimérique » et « contre-nature ».

Cet esprit révolutionnaire de liberté et d'égalité s'est incarné dans l'esprit démocratique qui n'est que « l'élection du père de famille par les enfants. C'est donc l'extrémité de la démence. C'est l'immolation frénétique, systématique et mille fois insensée de la Qualité par la Quantité, par conséquent la course de plus en plus enragée vers l'Inqualifiable. »

« Partout la fausse liberté et la révolution s'annoncent, et je viens, proclamait Blanc de Saint-Bonnet, avec ma conscience seule, combattre la Révolution ! Fondée sur des chimères et soutenue par l'imposture, elle conduit les peuples à leur perte et l'humanité à sa fin. [...] Il n'y a que deux lois au monde : la loi de la nature, dans laquelle les espèces supérieures mangent les espèces inférieures ; la loi divine, dans laquelle les êtres supérieurs secourent les êtres faibles. Vous prendrez toujours l'une ou l'autre. Si la loi de charité voit sa source tarie en nos cœurs, la loi de l'animalité nous reprendra de vive force. En dehors du christianisme, l'homme est toujours anthropophage [...]. Dès qu'il n'est plus au sien des âmes une Vérité souveraine, produisant des croyances communes, d'où dérivent des devoirs communs, mais au contraire, des opinions individuelles, relevant de la souveraineté de chacun, il ne saurait exister aucune société de droit parmi les esprits. »

Quarante ans plus tard, malgré ces évidences, certains catholiques prétendirent qu'il était temps de faire la paix avec la Révolution. Ils essayèrent alors de concilier d'une part la pensée moderne qui idolâtre la liberté en révolte contre les droits de Dieu et de l'Eglise, avec d'autre part la pensée catholique qui est la parfaite soumission de tout l'ordre créé à la volonté divine. Cette prétention utopique revenait à prétendre que l'erreur d'hier, puisqu'elle triomphait, pouvait bien, quelque part, être la vérité d'aujourd'hui. Désormais, l'ambition de certains catholiques était de paraître aussi démocrates que les Jacobins les plus criminels ou les plus insensés, et cela, ô indicible misère, passait pour être le comble de l'habileté...

Le Pape Grégoire XVI, en 1832, dut intervenir pour condamner solennellement, par l'encyclique Mirari Vos, « ce prétendu devoir qu'on a de procurer et de garantir à chacun la liberté de conscience ». Il déclarait « cette maxime fausse et absurde ou plutôt un délire » et avertissait que « cette liberté absolue et sans frein des opinions aplanit la voie pour la ruine de l'Eglise et de l'Etat. » Enfin, il reprochait aux novateurs téméraires (le prêtre Lamennais et ses amis libéraux) de « donner de nouveaux fondements à une institution qui ne serait plus que l'ouvrage de l'homme, en rendant l'Eglise toute humaine de divine qu'elle est. »

Trente ans plus tard, ces mêmes erreurs modernes provoquèrent de nouveau une solennelle condamnation du magistère : ce fut la célèbre et salutaire encyclique de Pie IX, Quanta cura, accompagnée du Syllabus, un catalogue des erreurs moderne (1864). Cette ignorance des lois de constitution et d'évolution des sociétés vers Dieu et cet aveuglement qui fait chercher les remèdes sans s'occuper des causes développèrent l'irréligion, la frénésie des jouissances, l'ignorance des lois d'ordre, de hiérarchie, de solidarité et de sacrifice.

Sept ans après le Syllabus, Pie IX confia à des pèlerins français : « Croyez-moi, le mal que je dénonce est plus terrible que la Révolution et la Commune. J'ai toujours condamné le libéralisme et je le condamnerai encore quarante fois si c'était nécessaire. »

Malgré les soins attentifs des pontifes romains, les faux principes du siècle progressèrent même chez les catholiques. Pour lutter contre les maladies sociales (misère, chômage, guerres), on prêcha les pires abandons spirituels, on encouragea les plus bas appétits matériels et, finalement, on préconisa comme remède la surproduction et la surconsommation... Certains chrétiens en vinrent à affirmer que seule une adaptation au monde pouvait sauver l'Eglise.

Un moderniste avancé de chez nous : l'abbé Gregory Baum.
Quelques prêtres d'avant garde, le jésuite Tyrrell, le prêtre Alfred Loisy et d'autres, furent excommuniés pour leurs erreurs par le pape Pie X qui avait, dès 1907, solennellement condamné « les doctrines modernistes » dans l'encyclique Pascendi :

« Ce qui exige surtout que Nous parlions sans délai, c'est que, les artisans d'erreurs, il n'y a pas à les chercher aujourd'hui parmi les ennemis déclarés. Ils se cachent et c'est un sujet d'appréhension et d'angoisse très vives, dans le sein même et au cœur de l'Eglise, ennemis d'autant plus redoutables qu'ils le sont moins ouvertement. Nous parlons, Vénérables Frères, d'un grand nombre de catholiques laïques, et, ce qui est encore plus à déplorer, de prêtres, qui, sous couleur d'amour de l'Eglise, absolument courts de philosophie et de théologie sérieuses, imprégnés au contraire jusqu'aux moelles d'un venin d'erreur puisé chez les adversaires de la foi catholique, se posent, au mépris de toute modestie, comme rénovateurs de l'Eglise [...] Ces hommes-là peuvent s'étonner que Nous les rangions parmi les ennemis de l'Eglise. Nul ne s'en étonnera avec quelque fondement qui, mettant leurs intentions à part, dont le jugement est réservé à Dieu, voudra bien examiner leurs doctrines, et, conséquemment à celles-ci, leur manière de parler et d'agir.

Ennemis de l'Eglise, certes ils le sont, et à dire qu'elle n'en a pas de pires on ne s'écarte pas du vrai. Ce n'est pas du dehors, en effet, on l'a déjà noté, c'est du dedans qu'ils trament sa ruine; le danger est aujourd'hui presque aux entrailles mêmes et aux veines de l'Eglise; leurs coups sont d'autant plus sûrs qu'ils savent mieux où la frapper. Ajoutez que ce n'est point aux rameaux ou aux rejetons qu'ils ont mis la cognée, mais à la racine même, c'est-à-dire à la foi et à ses fibres les plus profondes. Puis, cette racine d'immortelle vie une fois tranchée, ils se donnent la tâche de faire circuler le virus par tout l'arbre: nulle partie de la foi catholique qui reste à l'abri de leur main, nulle qu'ils ne fassent tout pour corrompre. Et tandis qu'ils poursuivent par mille chemins leur dessein néfaste, rien de si insidieux, de si perfide que leur tactique: amalgamant en eux le rationaliste et le catholique, ils le font avec un tel raffinement d'habileté qu'ils abusent facilement les esprits mal avertis. »

Démasqués, ils entrèrent sous terre mais continuèrent à travailler, à écrire, à pervertir derrière des pseudonymes. Le poison faisait son effet lentement : on continuait à désirer un mariage entre l'Eglise et la Révolution. La dernière solennelle mise en garde contre cette prétention sacrilège fut celle de Pie XII avec l'encyclique Humani Generis du 12 août 1950 : « Des théologiens et des philosophes catholiques se sont aujourd'hui, tout comme aux temps apostoliques, attachés, plus qu'il ne convient aux nouveautés dans la crainte de passer pour des ignorants de tout ce que charrie un siècle de progrès scientifique. »

Le Pape dénonçait clairement cette « nouvelle philosophie aberrante », qui « s'est nommé existentialisme, parce que négligeant les essences immuables des choses elle n'a de souci que de l'existence de chacun » comme « dépassant l'idéalisme, l'immanentisme et le pragmatisme. » Puis, il condamnait, sans les nommer, ces nouveaux théologiens qui « pour donner satisfaction aux besoins du jour, cherchaient à exprimer le dogme au moyen des notions de la philosophie moderne. [...] Pareilles nouveautés ont déjà produits des fruits empoisonnés dans toutes les parties, ou presque, de la théologie. »

Voilà où nous en étions à la veille du concile...



-Abbé Olivier Rioult, Communion et anathème selon la doctrine catholique. Editions Saint Agobard. 2017. Pp. 12-16

samedi 13 janvier 2018

La dévotion à saint Joseph, remède au nouvel ordre mondial

Le pape Benoit XV (1854-1922).
Voici, en effet, que mûrit l'idée que tous les plus dangereux fauteurs de désordre appellent de leurs vœux et dont ils escomptent la réalisation, l'avènement d'une république universelle, basée sur les principes d'égalité absolue des hommes et de communauté des biens, d'où serait bannie toute distinction de nationalités et qui ne reconnaîtrait ni l'autorité du père sur ses enfants, ni celle des pouvoirs publics sur les citoyens, ni celle de Dieu sur la société humaine. Mises en pratique, ces théories doivent fatalement déclencher un régime de terreur inouïe, et dès aujourd’hui une partie notable de l'Europe en fait la douloureuse expérience. Or, ce triste régime, Nous voyons qu'on le veut étendre à d'autres peuples encore ; Nous voyons l'audace de quelques exaltés soulever la populace et susciter çà et là de graves émeutes. 
Préoccupé tout le premier du cours de ces événements, Nous avons saisi toute occasion de rappeler leur devoir aux enfants de l'Eglise, témoin Nos récentes lettres à l'évêque de Bergame et aux évêques de Vénétie. Pour le même motif, le souci de retenir dans le devoir tous Nos enfants, quelque nombreux et où qu'ils soient, qui gagnent leur vie du travail de leurs mains, et de les préserver de la contagion du socialisme, le plus mortel ennemi de la doctrine chrétienne, Nous a poussé à leur proposer avec instance, à eux surtout, saint Joseph comme modèle et patron spécial à imiter et honorer.


-Motu Proprio Bonum sane du 25 juillet 1920, à l'occasion du 50eme anniversaire de la proclamation de saint Joseph comme patron de l'Eglise universelle.