vendredi 30 septembre 2016

Énième trahison de l'Eglise conciliaire au Québec

Énième trahison de l'Eglise conciliaire au Québec. En effet, le 29 septembre dernier, le cardinal Gérald Cyprien Lacroix, archevêque de Québec, primat du Canada, déclarait sur sa page Facebook le message suivant:


Gérald Cyprien LacroixLes médias s'expriment beaucoup ces jours-ci au sujet de l'accès au sacrement des malades et la célébration de funérailles chrétiennes pour des personnes qui demandent l'euthanasie. Voici mes réflexions...
L’Église catholique accompagne les personnes à toutes les étapes de la vie. Nous faisons cela en mode dialogue avec toute personne et toute famille qui souhaite être accompagnée.
Je n'envisage pas de directives précises qui auraient pour but de refuser cet accompagnement ou l'accès au sacrement des malades et à la célébration des funérailles. Nous souhaitons accompagner les personnes en fin de vie pour leur rappeler leur dignité inconditionnelle aux yeux de Dieu.
Voilà pourquoi nous opterons toujours pour des soins palliatifs accessibles à tous et à toutes plutôt que l'euthanasie présentée sous le nom d'« aide médicale à mourir ». Cette nouvelle réalité au Québec et au Canada présente de nouveaux défis pastoraux pour notre Église et nous réfléchissons pour discerner comment nous pouvons mieux y répondre. 
Les évêques catholiques du Québec ont publié un instrument de réflexion pour regarder en profondeur toute la question de l'approche de la mort pour un chrétien. Je vous invite à le revisiter pour mieux comprendre ce qui est au cœur de notre démarche :
http://www.eveques.qc.ca/…/find…/LettrePastorale-2015-12.pdf
Dans le bla-bla tourne autour du pot habituel, le cardinal Lacroix tente d'expliquer sa position - plutôt confuse. Le cardinal "n'envisage pas de directives précises qui auraient pour but de refuser cet accompagnement ou l'accès au sacrement des malades et à la célébration des funérailles".

Mais que votre langage soit : Oui, oui; Non, non; car ce qu'on y ajoute vient du mal. (Matth., V, 37)

Pour une énième fois, les pasteurs font schisme avec la Tradition de l'Église. À quoi bon se parer des titres d'évêque, de cardinal et de pasteur quand on ne veut point agir de telle façon? Rappelons ce que signifient ces titres et à quoi ils obligent.

Qu'est-ce qu'un évêque?

Étymologiquement, le mot évêque veut dire surveillant, inspecteur. Un évêque est un dignitaire de l'Eglise qui possède la plénitude du sacerdoce et a, de droit divin, en son nom propre le gouvernement spirituel d'un diocèse. Les évêques sont les successeurs des apôtres pour perpétuer leur mission et leur pouvoir. Ils sont supérieurs aux prêtres, forment un élément constitutif de la hiérarchie. Le pouvoir de l'évêque est suprême et ordinaire dans son diocèse (on l'appelle lui-même pour ce motif l'Ordinaire), mais toujours soumis à l'autorité du pontife romain, quoique l'évêque ne soit pas comme un simple vicaire ou délégué de celui-ci.

L'évêque a un triple pouvoir :

Mgr Moreau, évêque de Saint-Hyacinthe
  1. Le pouvoir de juridiction, c’est-à-dire gouverner son diocèse au spirituel et au temporel, en conformité des règles du droit canonique, de faire observer celui-ci, de veiller à ce que des abus ne s'introduisent pas dans la discipline ecclésiastique. 
  2. Le pouvoir doctrinal, c’est-à-dire d'enseigner : il est le vrai docteur et maître des fidèles de son diocèse, chargé d'y prêcher et faire prêcher la foi catholique, d'y régler ce qui concerne l'enseignement du catéchisme, la prédication, les missions, les écoles chrétiennes; de lui relève la censure des livres, etc.; 
  3. Le pouvoir d'ordre : il peut administrer dans toutes les paroisses de son diocèse les sacrements que peuvent administrer les simples prêtres dans la leur; de plus, seul il peut administrer la Confirmation et l'Ordre.
En cela, l'évêque est le pontife et le pasteur de son diocèse.

Qu'est-ce qu'un cardinal?

On donne plusieurs étymologies au nom de Cardinal. Les uns le font dériver du mot latin cardo, qui signifie pivot ou le point fondamental sur lequel tourne un objet. Les cardinaux auraient reçu ce nom parce qu'ils sont, en effet, la base de la hiérarchie de l'Eglise. D'autres, comme saint Robert Bellarmin, pensent que ce nom a été emprunté aux grands officiers de la cour des empereurs romains, parce que, suivant l'expression reçue, une fois attachés par leur litre à une église, ils y étaient comme fixés, incardinati.

La dignité de cardinal est la première dans l'Eglise après celle du Souverain Pontife. Les cardinaux ont trois fonctions à remplir : la première leur est commune avec les évêques, les prêtres et les diacres, puisque tous les cardinaux exercent ou la charge d'évêque, ou celle de prêtre, ou celle de diacre; la deuxième est celle d'élire le Souverain Pontife; la troisième est de l'aider de leurs conseils, de l'entourer de leur expérience et de leur dévouement.

Lorsqu'il y a création d'un nouveau cardinal, si celui-ci est à Rome, il va de suite offrir ses hommages au Saint-Père, à qui il est présenté par un des anciens cardinaux. Quelque temps après, a lieu le consistoire public. Le Pape rappelle aux nouveaux récipiendaires l'éminence de la dignité qui leur est conférée; puis il leur donne le chapeau rouge en disant : « Recevez ce chapeau rouge, signe de la dignité du Cardinalat, et qui vous oblige à vous dévouer pour le bien de l'Eglise et des fidèles jusqu'à l'effusion du sang inclusivement » (d'où la couleur rouge pour le cardinal). Les nouveaux cardinaux prêtent ensuite le serment de fidélité.

Maintenant que les devoirs des évêques et cardinaux ont été sommairement énumérés, voyons ce que nous dit l'Eglise à propos des suicidés.

Que dit le droit canon?

Le code canonique nous dit, au canon 1240 (Code de droit canonique 1917) :

p.1 Sont privés de la sépulture ecclésiastique, à moins qu'ils n'aient donné quelque signe de pénitence avant leur mort : 
n1) Ceux qui ont fait apostasie notoire de la foi chrétienne, ou sont attachés notoirement à une secte hérétique, ou schismatique, ou à la secte maçonnique, ou aux sociétés du même genre; 
n2) Les excommuniés ou interdits après une sentence condamnatoire; 
n3) Ceux qui se sont donnés la mort délibérément;  
n4) Ceux qui meurent en duel, ou d'une blessure qu'ils y ont reçue; 
n5) Ceux qui ont ordonné que leur corps soit livré à la crémation; n6) Les autres pécheurs publics et manifestes.

Les canons 1241 et 1242 continuent sur la même matière :

Mgr Ignace Bourget, évêque de Montréal, refusa
toujours que le franc-maçon Joseph Guibord soit
enterré dans le cimetière catholique. Lorsque le pouvoir
judiciaire voulu le contraindre (elle fit enterrer Guibord
dans le cimetière sous protection policière), il déclara 
la partie du cimetière,où fut enterré Guibord, hors du 
cimetière.
1241
A celui qui a été privé de la sépulture ecclésiastique doivent être refusés aussi la messe des obsèques, même anniversaire, et tous les autres offices funèbres publics.

1242
Si c'est possible sans grave inconvénient, le corps de l'excommunié 'à éviter' qui, malgré la décision des canons, a reçu la sépulture dans un lieu sacré doit être exhumé, en observant la prescription du Can. 1214 p.1 et placé dans le lieu profane dont parle le Can. 1212.

Le cinquième commandement interdit en premier lieu tout meurtre injuste et aussi bien le suicide que l'assassinat. En second lieu, il défend toute blessure ou toute mutilation injuste. Comme la mort peut être la conséquence de la négligence de soins voulus, le soin convenable de la vie est aussi un devoir.

Pour la forme, disons que le Code de droit canon de 1983 de l'Église conciliaire a fait disparaître la mention des suicidés au canon mentionnant le refus des funérailles. Le ver était-il dans le fruit? Fort probablement.

Que nous disent les auteurs catholiques sur le suicide?

Le Dictionnaire de culture religieuse et catéchistique du chanoine L.-E. Marcel nous dit :

SUICIDE. Action de se suicider, de se donner soi-même la mort, volontairement : acte de lâcheté et de désespoir, un des plus graves péchés. C'est un attentat contre Dieu, lequel a seul le droit de nous reprendre la vie; contre la société, qui a droit à nos services; contre soi-même : le suicidé, pour s'éviter quelques peines d'un temps, se précipite dans des maux éternels, car il meurt dans l'acte même du crime.

Il en est qui l'excusent en disant : L'homme est maître se sa vie. Grave erreur qui détruit des milliers de vies : ce désespoir, né de l'incrédulité, fait chaque année plus de victimes qu'une guerre.

L'Église seule a le remède, en redisant avec autorité le commandement divin : "Tu ne tueras point". Et pour mieux marquer son horreur de ce crime, elle refuse la sépulture ecclésiastique aux suicidés, à moins - ce qui n'est pas rare - qu'ils n'aient vraiment perdu la tête (canons 985;1240).

Le célèbre Catéchisme catholique populaire de l'abbé François Spirago est, quant à lui, tout aussi clair sur le sujet :

Le suicide est généralement commis par des hommes sans foi, plongés dans la misère ou le péché, qui désespèrent du secours et de la miséricorde de Dieu : souvent aussi, par des personnes irresponsables et par conséquent innocentes.

C’est poussé par l'extrémité du danger que Saül, blessé et entouré d'ennemis, se jeta sur la pointe de son épée. (I Rois, XXXI) Le geôlier de saint Paul à Philippes voyant les portes de la prison ouverte, se désespéra et voulut se tuer de son glaive. (Act., XVI, 27) Judas se désespéra à cause de la gravité de son crime et se pendit. (Matth., XXVII) La presse ne rapporte que trop souvent le suicide de gens qui ont perdu leur foi tune dans quelque tripot, comme celui de Monaco, qui ont été déçus dans un amour coupable, ou qui ont commis des fautes pour lesquelles ils craignent de sévères châtiments. À notre époque des malheureux se suicident pour des bagatelles. Il est vrai que beaucoup de suicides sont provoqués par l'aliénation mentale, par des maladies nerveuses qui enlèvent la responsabilité; il faut donc se garder de juger témérairement les tristes victimes du suicide. Toutefois la cause principale et la plus fréquente de ce crime, c'est le manque de religion, l'absence de foi en la vie future, en un Dieu qui aide le malheureux et pardonne au pécheur repentant. L'augmentation du nombre des suicides est proportionnelle à la diminution des convictions religieuses : c’est un fait d’expérience. — Les Anciens déjà regardaient ce crime comme déshonorant : on coupait au suicidé la main avec laquelle il s’était tué, et on l'enterrait séparément (S. Isid.). L'Église refuse aux suicidés la sépulture ecclésiastique, excepté à ceux qui étaient atteints dans leurs facultés mentales; mais ceux-là mêmes sont ensevelis le moins solennellement possible. Ce refus n'est pas une affirmation de damnation, il est uniquement l'expression de l'horreur contre cet acte et un moyen pour en détourner les autres. — L’homme n’est pas le propriétaire, mais seulement l'usufruitier de sa vie; Dieu seul en est le maître, il la donne et la reprend quand il veut. (Deut., XXXII, 39). Le suicide est donc un attentat impudent aux droits de Dieu, un mépris de Dieu par le refus dédaigneux du plus précieux de ses dons. Le suicide est une rapine contre le genre humain tout entier, auquel le criminel devrait d’abord rendre tout ce qu’il en a reçu (Mgr Gaume); il est aussi une injustice contre la famille que l’on précipite dans le déshonneur et souvent dans lat misère, une cruauté inouïe contre soi-même et un horrible scandale. Le suicide, dit Lactance, est un crime plus horrible que le meurtre qui peut au moins être châtié par la société. Le suicide n’est donc pas un acte d'héroïsme, au contraire, un acte de lâcheté, comme la désertion devant l’ennemi; il y aurait beaucoup plus d’héroïsme à supporter les difficultés de la vie. Chaque chrétien comprendra en outre que le suicide ne conduit pas au bonheur, ni ne délivre des maux, mais qu’il précipite le malheureux dans la véritable misère de l’enfer. — La presse mondaine excuse souvent le suicidé en disant : X a expié sa faute par la mort. Maxime impie, car le suicide n’expie rien, au contraire, ce n’est qu’une faute ajoutée à d’autres!


Le baisé de Judas
Notre-Seigneur a déclaré à propos de Judas : "Il aurait mieux valu pour cet homme de n'être jamais né". Quoique grande fût la faute de Judas en vendant, pour le prix d'un esclave, le Fils de Dieu, Judas aurait pu être pardonné, comme saint Pierre qui renia trois fois Jésus-Christ. Toutefois, Judas, au lieu de se repentir de ce crime, choisit le suicide. C'est un ultime rejet de la grâce divine et de la miséricorde bienveillante de Dieu: le péché contre le saint Esprit.

Conclusion

Monseigneur de Québec défend-il son troupeau et gouverne-t-il pour le bien commun (tant de l'Église que des âmes) - étant pontife de son diocèse et, par l'ancienneté du siège primat du Canada - en décidant de laisser faire? La réponse de l'Église et de ses docteurs est sans appel : non. Monseigneur s'éloigne, dans l'ensemble comme dans le détail, de la position traditionnelle de l'Eglise. Hélas, depuis 50 ans, ceci est monnaie courante dans l'Eglise conciliaire, au grand dam du plus grand nombre.

« Celui qui a Mes commandements et qui les garde, c'est celui-là qui M'aime. Or celui qui M'aime sera aimé de Mon Père, et Je l'aimerai aussi, et Je Me manifesterai à lui.
Judas, non pas l'Iscariote, Lui dit : Seigneur, d'où vient que Vous Vous manifesterez à nous, et non pas au monde?
Jésus lui répondit : Si quelqu'un M'aime, il gardera Ma parole, et Mon Père l'aimera, et Nous viendrons à lui, et Nous ferons chez lui Notre demeure.
Celui qui ne M'aime point ne garde pas Mes paroles; et la parole que vous avez entendue n'est pas de Moi, mais de celui qui M'a envoyé, du Père. » (Jn., XIV, 21-24)

jeudi 29 septembre 2016

L'état d'esprit de Samuel de Champlain

Depuis les fêtes du 400ème de la ville de Québec, quelques historiens, ont tenté d'expliquer de nouveau les motivations de Samuel de Champlain, fondateur de cette même ville. Tantôt il aurait fondé la colonie par soucis d'humanisme, tantôt il aurait été, en réalité, protestant, etc. Bref, on s'est créé une nouvelle image de Champlain, Révolution tranquille oblige. Et s'il n'avait tout simplement pas été animé d'un zèle apostolique, digne de saint Ignace de Loyola? Laissons la parole au principal concerné.

Les rois doivent être plus soucieux d'augmenter la connaissance du vrai Dieu que de multiplier leurs états 

Les palmes et les lauriers les plus illustres que les rois et les princes peuvent acquérir en ce monde est que méprisant les biens temporels, porter leur désir à acquérir les spirituels: ce qu'ils ne peuvent faire plus utilement qu'en attirant par leur travail et piété un nombre infini d'âmes sauvages (qui vivent sans foi. sans loi, ni connaissance du vrai Dieu) à la profession de la religion catholique, apostolique et romaine. Car la prise des forteresses, ni le gain des batailles, ni la conquête des pays, ne sont rien en comparaison ni au prix de celles qui se préparent des couronnes au ciel, si ce n'est contre les infidèles, où la guerre est non seulement nécessaire, mais juste et sainte, en ce qu'il y va du salut de la chrétienté, de la gloire de Dieu, et de la défense de la foi, et ces travaux sont de soi louables et très recommandables, outre le commandement de Dieu, qui dit, Que la conversion d'un infidèle vaut mieux que la conquête d'un Royaume. Et si tout cela ne nous peut émouvoir à rechercher les biens du ciel aussi passionnément du moins que ceux de la terre, d'autant que la convoitise des hommes pour les biens du monde est telle, que la plupart ne se soucient de la conversion des infidèles pourvu que la fortune corresponde à leurs désirs et que tout leur vienne à souhait. Aussi est-ce cette convoitise qui a ruiné et ruine entièrement le progrès et l'avancement de cette sainte entreprise, qui ne s'est encore bien avancée, et est en danger de succomber, si sa Majesté n'y apporte un ordre très saint, charitable et juste comme elle est, et qu'elle même ne prenne plaisir d'entendre ce qui se peut faire pour l'accroissement de la gloire de Dieu, et le bien de son Etat, repoussant l'ennui qui se met par ceux qui devraient maintenir cette affaire, lesquels en cherchent plutôt la ruine que l'effet.


-Les Voyages de Champlain, I, 2.

mercredi 28 septembre 2016

Le dieu de Descartes

Quand Descartes veut introduire le "Cogito" comme point de départ de sa philosophie, il doit d'abord
rejeter toutes les connaissances antérieures dans un doute méthodique, comme il l'appelle, c'est-à-dire artificiel et systématique. Il y avait déjà dans cette prétention exorbitante une attitude absurde. On ne fait pas à volonté, par une décision arbitraire, le vide de son esprit.

Lorsque nous commençons à réfléchir, à philosopher, nous avons une matière sur laquelle notre esprit travaille, des données premières, des objets de connaissance sur lesquels nous pouvons élaborer une réflexion. On ne pense pas le rien, mais quelque chose. Cette position du doute méthodique peut se dire, mais ne peut pas se pratiquer, parce que notre âme spirituelle est faite pour la Vérité et donc pour des certitudes; le doute n'étant qu'un passage provisoire entre l'ignorance et la certitude et supposant déjà des connaissances certaines pour s'y appuyer.

Comment se fait-il donc que Descartes ait éprouvé le besoin d'exclure de ce doute méthodique les vérités de la Foi?

Si nous pouvons douter, comme le prétend Descartes, de tous les objets réels qui nous entourent et dont nous percevons à longueur de journées l'existence, comment pourrions-nous ne pas douter, à plus forte raison, d'un monde surnaturel dont nous n'avons aucune perception directe? La prétention de Descartes est intenable et les cartésiens du XIXe siècle n'auront pas grand effort à faire pour nier l'existence de ce surnaturel: ce sera, par exemple, l'attitude de Renan.

Reste que Descartes, contre toute vraisemblance, maintient les certitudes religieuses hors de tout doute méthodique. On a dit qu'il voulait ainsi échapper aux foudres du Saint-Office. Peut-être et de fait, après sa mort, ses ouvrages seront mis à l'index, comme vous le verrons.

Il y a une autre explication. L'existence de Dieu et les vérités surnaturelles connexes à cette existence ne sont pas reçues de l'extérieur par la perception sensible, ni par l'enseignement d'un magistère, toutes choses incapables, nous dit Descartes, de nous permettre d'atteindre la certitude; ce sont des vérités évidentes par elles-mêmes, idées claires et distinctes, perçues immédiatement par l'intelligence dans son exercice immanent.

Le "Cogito" devient alors cette formule: "Je pense Dieu, donc Dieu est". L'existence de Dieu est toute dans ma pensée, elle est suspendue à ma pensée. "C'est presque la même chose de concevoir Dieu et de concevoir qu'il existe", nous dit Descartes.

Le "presque" est admirable. On y voit une hésitation avant d'affirmer une formule aussi absurde. On pourrait y voir une précaution envers les critiques qui ne sauraient tarder de s'élever devant une telle prétention. En fait, si c'est presque la même chose, ce n'est donc pas purement la même chose, ce n'est donc pas du tout la même chose.

Mais Descartes poursuit sa pensée: "En revenant à examiner l'idée que j'avais d'un être parfait, je trouvais que l'existence y était comprise, en même façon qu'il est compris en celle d'un triangle que ses trois angles sont égaux à deux droits". C'est l'argument, appelé ontologique, de saint Anselme assorti d'une comparaison évidemment mathématique. Si un triangle existe, ses trois angles sont égaux à deux droits, mais cela ne prouve pas l'existence du triangle.

L'existence n'est pas un attribut que l'on pourrait ajouter à d'autres. La définition du triangle est sa nature, mais non son existence. L'idée de perfection rentre dans la nature de Dieu, donc dans son essence, mais non dans son existence. Je ne puis ajouter à la perfection de Dieu l'idée d'existence de telle sorte que, l'existence étant niée, Dieu ne serait plus parfait, puisqu'il lui manquerait quelque chose. En effet, si Dieu n'avait pas l'existence, il n'aurait aucune des perfections qu'on pourrait lui attribuer: bonté, force, amour, etc. Quand on dit: "Dieu est souverainement juste", par exemple, l'existence est comprise dans le verbe "être" et ne s'ajoute pas comme complément à sa justice pour le parfaire, l'achever. Ainsi donc l'idée de perfection ne contient pas l'idée d'existence.

Il fallait, pour Descartes, ramener la notion de Dieu à une définition mathématique: l'existence est comprise dans l'idée, mais cela ne pose pas l'existence dans le réel hors de ma pensée. C'est une première formule de l'Immanence vitale que les Modernistes n'auront pas de peine à développer. Elle était déjà contenue dans les affirmations du Cartésianisme prétendument chrétien.

Maxime Leroy, dans son ouvrage intitulé "Descartes, le philosophe au masque" nous dit que ses démonstrations religieuses sont "diaboliquement ergoteuses" et que c'était une "âme fuyante", expression appliquée par saint Pie X au Modernistes.


Etienne Couvert, De la gnose à l'oecuménisme. Editions de Chiré. Chiré en Montreuil, 1983. Pp 63-66

Preuves de l'existence de Dieu

Saint Thomas d'Aquin, dit le Docteur angélique
ARTICLE III - DIEU EXISTE-T-IL ?

1. Il semble que Dieu n’existe pas. Car si de deux contraires l’un était infini, l’autre serait totalement détruit. Or, par le nom de Dieu on entend un bien infini. Par conséquent si Dieu existe, le mal ne doit pas exister. Mais comme il y a du mal dans le monde, il s’ensuit donc que Dieu n’existe pas.

2. Ce qui peut être fait par quelques principes ne doit pas être l’œuvre d’un plus grand nombre. Or, il semble que tout ce que nous voyons dans le monde pourrait être produit par d’autres principes dans l’hypothèse où Dieu n’existerait pas. Ainsi les choses naturelles seraient ramenées à un principe unique qui est la nature, et celles qui résultent de notre liberté seraient ramenées également à un principe unique qui est la raison ou la volonté humaine. Il n’est donc pas nécessaire d’admettre l’existence de Dieu.

Mais c’est le contraire. L’Écriture fait dire à Dieu (Exod. III, 14) : Je suis celui qui suis.

Conclusion: Il est nécessaire que dans la nature il y ait un premier moteur, une première cause efficiente, un être nécessaire qui ne vienne pas d’un autre, un être infiniment bon, excellent, étant par son intelligence le premier gouverneur et la fin dernière de toutes choses, enfin un être qui soit Dieu.

Il faut répondre qu’on peut démontrer l’existence de Dieu de cinq manières.
1 - La première preuve et la plus évidente est celle qu’on tire du mouvement. Car il est certain, et les sens le constatent, que dans ce monde il y a des choses qui sont mues. Or,tout ce qui est mû reçoit d’un autre le mouvement. Car aucun être n’est mû qu’autant qu’il est en puissance par rapport à l’objet vers lequel il est mû. Au contraire, une chose n’en meut une autre qu’autant qu’elle est en acte. Car mouvoir n’est pas autre chose que de faire passer un être de la puissance à l’acte. Or, un être ne peut passer de la puissance à l’acte que par le moyen d’un être qui est en acte lui-même. C’est ainsi que ce qui est chaud en acte comme le feu rend le bois, qui est chaud en puissance, chaud en acte, et par là même il le meut et le consume. Mais il n’est pas possible que le même être soit tout à la fois et sous le même rapport en acte et en puissance; il ne peut l’être que sous des rapports différents. Car ce qui est chaud en acte ne peut pas être en même temps chaud en puissance; mais il est simultanément froid en puissance. Il est donc impossible que le même être meuve et soit mû sous le même rapport et de la même manière ou qu’il se meuve lui-même. Par conséquent, il faut que tout ce qui est mû le soit par un autre. Si donc celui qui donne le mouvement est mû lui-même, il faut qu’il l’ait été par un autre, et ainsi indéfiniment, parce que dans ce cas il n’y aurait pas de premier moteur, et par conséquent il n’y en aurait pas d’autre non plus. Car les seconds moteurs ne meuvent qu’autant qu’ils ont été mus eux-mêmes par un premier moteur. Ainsi, un bâton ne meut qu’autant qu’il est mû lui-même par la main de celui qui s’en sert. Il est donc nécessaire de remonter à un premier moteur qui n’est mû par aucun autre, et c’est ce premier moteur que tout le monde reconnaît pour Dieu.

2 - La seconde preuve se déduit de la nature de la cause efficiente. En effet, dans les choses sensibles nous trouvons un certain enchaînement de causes efficientes. On ne trouve cependant pas et il n’est pas possible qu’une chose soit cause efficiente d’elle-même, parce qu’alors elle serait antérieure à elle-même, ce qui répugne. Il n’est pas possible non plus que pour les causes efficientes on remonte de causes en causes indéfiniment. Car, d’après la manière dont toutes les causes efficientes sont coordonnées, on trouve que la première est cause de celle qui tient le milieu, et celle qui tient le milieu est cause de la dernière, soit que les causes intermédiaires soient nombreuses ou qu’il n’y en ait qu’une. Comme en enlevant la cause on enlève aussi l’effet, il s’ensuit que, si dans les causes efficientes on n’admet pas une cause première, il n’y aura ni cause dernière, ni cause seconde. Or, si par les causes efficientes on remontait de cause en cause indéfiniment, il n’y aurait pas de cause efficiente première, et par conséquent il n’y aurait ni dernier effet, ni causes efficientes intermédiaires, ce qui est évidemment faux. Donc il est nécessaire d’admettre une cause efficiente première, et c’est cette cause que tout le monde appelle Dieu.



3 - La troisième preuve est tirée du possible et du nécessaire, et on l’expose ainsi. Dans la nature nous trouvons des choses qui peuvent être et ne pas être, puisqu’il y en a qui naissent et qui meurent, et qui peuvent, par conséquent, être et ne pas être. Or, il est impossible que de tels êtres existent toujours, parce que ce qui peut ne pas exister n’existe pas en certain temps. Donc, si tous les êtres ont pu ne pas exister, il y a eu un temps où rien n’existait. S’il en était ainsi, rien n’existerait encore maintenant, parce que ce qui n’existe pas ne peut recevoir la vie que de ce qui existe. Si donc aucun être n’eût existé, il eût été impossible que quelque chose commençât à exister, et par conséquent rien n’existerait, ce qui est évidemment faux. Donc tous les êtres ne sont pas des possibles, mais il faut qu’il y ait dans la nature un être nécessaire. Or, tout être nécessaire emprunte à une autre cause sa nécessité d’être, ou il la tient de lui-même. On ne peut dire qu’il l’emprunte à une autre cause, parce que pour les causes nécessaires on ne peut pas plus que pour les causes efficientes aller indéfiniment de cause en cause, comme nous venons de le démontrer. Donc il faut admettre un être qui soit nécessaire par lui-même, qui ne tire pas d’ailleurs la cause de sa nécessité, mais qui donne au contraire aux autres êtres tout ce qu’ils ont de nécessaire, et c’est cet être que tout le monde appelle Dieu.

4 - La quatrième preuve est prise des divers degrés qu’on remarque dans les êtres. En effet, on remarque dans la nature quelque chose de plus ou moins bon, de plus ou moins vrai, de plus ou moins noble, et il en est ainsi de tout le reste. Or, le plus et le moins se disent d’objets différents, suivant qu’ils approchent à des degrés divers de ce qu’il y a de plus élevé. Ainsi, un objet est plus chaud à mesure qu’il s’approche davantage de la chaleur portée au degré le plus extrême. Il y a donc quelque chose qui est le vrai, le bon, le noble, et par conséquent l’être par excellence : car le vrai absolu est l’être absolu, comme le dit Aristote (Met. lib. II, cap. 4). Or, ce qu il y a de plus élevé dans un genre est cause de tout ce que ce genre renferme. Ainsi, puisque le feu, qui est tout ce qu’il y a de plus chaud, est cause de ce qui est chaud, comme le dit le même philosophe (loc. cit,), il y a donc quelque chose qui est cause de ce qu’il y a d’être, de bonté et de perfection dans tous les êtres, et c’est cette cause que nous appelons Dieu.

5 - La cinquième preuve est empruntée au gouvernement du monde. En effet, nous voyons que les êtres dépourvus d’intelligence, comme les êtres matériels, agissent dune manière conforme à leur fin : car on les voit toujours, ou du moins le plus souvent, agir de la même manière pour arriver à ce qu’il y a de mieux. D’où il est manifeste que ce n’est point par hasard, mais d’après une intention qu’ils parviennent ainsi à leur fin.Or, les êtres dépourvus de connaissances ne tendent à une fin qu’autant qu’ils sont dirigés par un être intelligent qui la connaît : comme la flèche est dirigée par le chasseur. Donc il y a un être intelligent qui conduit toutes les choses naturelles à leur fin, et c’est cet être qu’on appelle Dieu.


Il faut répondre au premier argument, que, comme le dit saint Augustin (in Enchrid. c.11), Dieu étant souverainement bon, il ne permettrait jamais qu’il y eût quelque chose de mauvais dans ses œuvres, s’il n’avait assez de puissance et de bonté pour tirer le bien du mal même. Il appartient donc à sa bonté infinie de permettre que le mal existe et d’en tirer du bien.

Il faut répondre au second, que la nature agissant pour une fin déterminée sous la direction d’un agent supérieur, il est nécessaire qu’on rapporte à Dieu comme à leur cause première toutes les choses que la nature opère. De même tout ce que nous faisons d’après nos pensées doit être rapporté à une cause plus élevée que la raison et la volonté humaine. Car la raison et la volonté humaine sont choses changeantes et faillibles, et tout ce qui est faillible et changeant doit être ramené à un premier principe immobile et nécessaire par lui-même, comme nous l’avons vu (in corp. art.).


-Somme Théologique, Saint Thomas d’Aquin. Part.1, q.2, art.3

mardi 27 septembre 2016

La Bible de Luther

Luther ne fut-il par le premier à traduire la Bible en langue vulgaire? Pourquoi les catholiques d'alors ont-ils fait une opposition si forte à sa traduction?


Luther ne fut certainement pas le premier à traduire la Bible. Sa traduction du Nouveau Testament parut en 1522 et celle de l'Ancien Testament en 1534. Or de 1466 à 1522 les catholiques avaient déjà publié quatorze traductions de toute la Bible dans la Haute-Allemagne, à Augsbourg, Bâle, Strasbourg, Nuremberg et cinq dans la Basse-Allemagne, à Cologne, Delft, Halberstadt et Lübeck. Pendant cette même période de temps, ils avaient publié cent cinquante-six éditions latines et six éditions hébraïques de la Bible, sans compter les traductions complètes: onze en italien, dix en français, deux en bohémien, une en flamand et une en russe.

Les catholiques ont fait une forte opposition à la traduction de Luther, parce que, comme le dit Emser, il avait changé et tronqué sciemment le texte antique et vénérable reçu par toute l'Eglise chrétienne; de plus il l'avait accompagné de gloses et de préfaces remplies de propositions hérétiques; presque partout il avait interprété l'Ecriture dans le sens de sa doctrine de la foi sans les œuvres, là même où il n'est question ni de la foi ni des œuvres. Emser compta plus de quatorze cents passages qui avaient besoin de correction; un savant protestant Bunser en mentionne trois mille. Luther se moqua de l'Ecclésiaste, rejeta l'épître aux Hébreux et l'Apocalypse, omit les deux livres des Macchabées qui recommandent de prier pour les morts, appela l'épître de saint Jacques une épître de paille parce qu'elle contredit clairement la doctrine de la foi sans les œuvres, pervertir délibérément les épîtres de saint Paul. Dans l'épître aux Romaines, 3, 28 le texte porte: "Nous devons reconnaître que l'homme est justifié par la foi, sans les œuvres de la loi." Luther traduit: "Nous devons reconnaître que l'homme est justifié sans les œuvres de la loi, et seulement par la foi." À ceux qui lui reprochaient une telle licence, il répondit: "Si votre papiste veut continuer son vain tapage à propos du mot seulement, je me contenterai de lui répondre: Le docteur Martin Luther veut qu'il en soit ainsi; il dit: papiste ou âne, c'est la même chose; je l'ai voulu ainsi, je le décide ainsi, ma volonté suffit, et fait loi,"

Nous comprenons facilement pourquoi la traduction de Luther fut condamnée dans le duché de Saxe, d'Autriche, dans la marche de Brandebourg, pourquoi aussi les savants catholiques lui opposèrent des traductions orthodoxes.


P. Adrien Malo OFM, La boîte aux Questions. Librairie de l'Action catholique. Québec, 1938. P. 79-80.

dimanche 25 septembre 2016

La formation de l'élite

De tous temps l’on a scruté les masses pour y découvrir des chefs. S’il y eut des époques plus heureuses où les hommes supérieurs parurent en plus grand nombre, leur rareté fut plutôt le sort habituel de l’humanité. Les hommes, les vrais hommes sont rares. Montalembert pouvait affirmer : « Ce sont toujours les hommes qui manquent aux doctrines, aux croyances, aux devoirs. »

Si Diogène revenait, il pourrait encore, une lanterne à la main, aller sur les rues, en plein midi, à la recherche d’hommes complets, compétents, capables de remplir, par leur supériorité, une mission d’élite.

Pourtant les talents ne manquent pas. Dieu les donne à profusion, il y en a dans toutes les classes de la société. Un instant ils brillent et font naître les plus grands espoirs de beauté, de force, de piété, d’intégrité et de foi, mais bientôt, emportés par le courant de la vie matérielle et la jouissance, ils passent sans donner à la religion ni à la patrie tout ce qu’elles étaient en droit d’attendre. Ils ne montent pas jusqu’aux hauteurs des élites. Que manque-t-il donc? Ce qui manque, c’est la formation poursuivie et complétée; ce qui manque, c’est l’effort individuel, c’est la constance dans l’effort.

L’égoïsme tue l’élite. Toujours les intérêts temporels, l’avidité des aises, du luxe, des postes lucratifs, des honneurs et des succès mondains ont entravé les dévouements et le don de soi au bien commun.

Aussi est-ce avec une constante préoccupation du bien commun que l’Église s’est toujours ingéniée à faire monter de la masse des élites capables de diriger la masse, capables d’être les forces vives de la religion et de la société.

Il n’y a pas encore longtemps, du haut de la tribune française, la voix fière et franche de M. Jean Lecour Grandmaison clamait cette vérité : « Ce qui caractérise le christianisme, c’est le culte des petits, des faibles, des malheureux. C’est le misereor super lurbam et le rappel constant de la lourde responsabilité des élites ».

« Acquiers la vérité, la sagesse, l’instruction et le discernement, et ne t’en dessaisis pas. » Proverbes, XXIII, 23  



L’Église continue toujours son rôle divin et social. Aussi est-ce avec la bénédiction de Sa Sainteté le Pape Pie  XI que l’Apostolat de la Prière vient demander au monde catholique de prier pour la formation de l’élite. Ce sera l’intention que chacun, pendant le mois de décembre, se proposera en ses prières, ses œuvres et ses souffrances.

Mais qu’est-ce donc que l’élite? Le talent, la richesse, la fonction sociale ne constituent pas l’élite. L’élite peut être partout, car elle se fonde sur les qualités du cœur et de la volonté.

Voilà pourquoi il est dit dans la sainte Écriture que Dieu pour apprécier l’homme regarde son cœur : intuetur cor. L’élite sera donc un choix d’hommes éminents par les dons du cœur.

Tout homme, à quelque profession qu’il appartienne, capable d’avoir par sa générosité, son talent et sa volonté une influence sur les autres appartient à l’élite.

Comme il s’agit de l’influence dans le bien, l’homme de l’élite c’est avant tout l’homme de l’abnégation, capable de vouloir le bien en dépit des difficultés, des contradictions, et des sacrifices personnels.

L’homme de l’élite c’est donc l’homme de cœur et de volonté, puissant d’idées et d’action, capable de poursuivre jusqu’au bout une vie rayonnante de fidélité aux principes immuables de l’Évangile.

Former ces hommes rayonnants dans le bien, voilà l’oeuvre difficile pour laquelle nous devons prier. Est-ce que nous pensons toujours à ce devoir chrétien de prier privément et en public pour ceux qui nous dirigent et nous dirigeront, pour que nous ayons toujours des chefs spirituels et temporels à la hauteur de la tâche?

Notre-Seigneur lui-même nous en donne une éclatante leçon quand il dit à ses Apôtres de « prier le Maître d’envoyer des ouvriers à sa vigne ». La vigne est toujours là demandant des ouvriers; la vigne c’est la masse à convertir, à éclairer, à diriger; l’élite ce sont les ouvriers laïques et prêtres dont le monde aura toujours besoin.

Cette élite se forme lentement. Tout le premier le Christ qui voulait agir sur les hommes par des hommes s’est mis à la tâche pendant trois ans pour former l’élite des douze qui devaient transformer le monde païen.

Il faut et il faudra toujours des élites pour empêcher le monde de retourner au paganisme. C’est un besoin d’autant plus urgent qu’il y a des élites du mal, des élites actives pour hâter la descente de l’homme vers la barbarie et la véritable brutalité.

La formation de saint Louis par sa mère Blanche de Castille
La masse toujours et partout restera exploitable et exploitée en bien ou en mal.

L’inégalité des dons reçus — dons intellectuels, moraux et temporels — laissera toujours une société composée de faibles et de forts, de grands et de petits, de riches et de pauvres.

Les forts s’imposeront par quelque influence néfaste ou salutaire et les faibles suivront. Victor Hugo écrivait : « Mettez un homme qui contient des idées parmi des hommes qui n’en contiennent pas, au bout d’un temps donné et par une loi d’attraction irrésistible, tous les cerveaux ténébreux graviteront humblement et avec adoration autour du cerveau rayonnant. Il y a des hommes qui sont fer, et des hommes qui sont aimant ».

Il importe donc, pour le salut des peuples, que ceux qui travaillent au sein des classes sociales, soient des hommes de bien, des élites selon le Coeur de Dieu puisque c’est pour Lui seul que nous sommes créés.

Le travail de l’élite sera donc toujours de diffuser directement ou indirectement le règne du Christ dans les âmes, tâcher de mettre Dieu dans les idées, les jugements et les actes, contre-balancer le travail de ceux que le Maître appelle les fils de ténèbres, faire oeuvre enfin de véritables fils de lumière.

Au coq qui croit faire lever le soleil, le poète fait dire : Quand le ciel est gris, c’est que j’ai mal chanté. Quelle parole vraie pour l’élite! De la direction de l’élite dépend la direction de la masse. Quand la masse va mal, c’est que l’élite a mal chanté. Le moyen d’avoir des hommes d’élite, c’est d’abord de les demander à Dieu, comme nous venons de le voir, mais c’est de mettre aussi tout en oeuvre pour les former.

Comment y arriver? C’est ici le travail de tous : des parents, des maîtres et des maîtresses, des dirigeants et des prêtres. Il s’agit de former tout l’homme qui vaut surtout par le cœur et la volonté, il faudra donc commencer tôt.

Ce qu’il importe d’abord, c’est de développer chez l’enfant la maîtrise de soi, faire dominer petit à petit le moi supérieur sur le moi inférieur, par une éducation suivie qui développe le corps et l’âme, donnant à l’un de l’air pur, du lait pur, de la gymnastique, élaguant de l’autre les caprices, les saillies de caractère et d’humeur, apprenant en un mot à vouloir, à savoir vouloir, à se maîtriser.

« Donnez-moi un point d’appui, disait Archimède, et je soulèverai le monde. »

Que les familles chrétiennes, que les mères surtout donnent cette éducation première de l’enfance, et ce sera le point d’appui pour édifier des élites. D’autres viendront pour continuer la formation du coeur et de la volonté. Tout en développant et ornant l’intelligence, ils chercheront à étayer les principes, à donner des convictions de foi, de devoir et de responsabilité. Ils fortifieront le sens catholique, imprégnant les âmes de religion, de dévouement et de sacrifices, apprenant à mettre, avant toutes choses, le Christ dans toute la vie.

Ils indiqueront aussi les talents à exploiter, les lacunes d’intelligence, de cœur et de caractère ils feront enfin leur redoutable métier d’éducateurs catholiques qui préparent des citoyens catholiques, prêts à vivre, sur tous les théâtres, leur rôle de chrétiens véritables, leur rôle d’hommes d’élite appelés à toutes les influences, influences d’idées, d’actions, de courage, d’exemples vigoureux dans tous les domaines, sachant toujours et partout, dans le succès comme dans l’insuccès, dans l’ombre comme dans la lumière, marcher toujours droits, toujours forts de la vérité et de la virilité.

Dollard des Ormeaux: jusqu'au bout
« Soyez un, soyez saints, soyez catholiques, soyez apostoliques », disait tout récemment Sa Sainteté le Pape Pie XI aux jeunes de tous les pays, réunis en congrès à Rome, c’est le mot à répéter constamment aux élites en formation, c’est la base même de leur influence future, la caractéristique de toutes les élites; celle de la parole, celle de la plume, de l’action et de la sainteté.

Mais il y a le baptême de l’élite qui est la prise de contact avec la réalité de la vie courante, réalité déprimante, contagieusement déprimante contre laquelle l’élite en formation résiste si faiblement. Que d’ouvriers en puissance pour de fécondes moissons ne seront jamais moissonneurs parce que l’ambiance les a faits comme la masse.

C’est ici qu’il faut souligner l’importance de se faire une ambiance d’élite. Toujours il restera vrai que l’idée pousse à l’acte. Il importe donc d’entretenir toujours chez l’élite presque formée et même chez l’élite active, les idées qui garderont l’idéal, soutiendront les volontés contre tous les obstacles inévitables. Ce sera souder l’action dans la mêlée de la vie à la formation des années précédentes et assurer la continuité des principes vécus, des pensées directives qui alimentent une vie supérieure.

Il faut prendre les moyens d’être un et d’assurer l’unité de vie.

En dehors de l’étude et de la lecture, bien des organisations qui demandent un peu de bonne volonté et d’effort pourront attiser les énergies : groupes de jeunes, d’anciens retraitants, de congréganistes, cercles d’études, contact régulier avec les anciens maîtres, enfin tout ce qui peut prémunir contre l’entraînement déprimant et garder dans l’âme le feu qui fait la lumière et la chaleur d’une vie d’homme d’élite. Mais surtout et toujours prions pour l’élite, pour toutes les élites.


R.P. Olivier H.-Beaulieu, S.J.
Article extrait de la revue Le Carillon - No. 10 - Le libéralisme

Formation Tradition Québec - L'encyclique Quanta Cura et le Syllabus de Pie IX



Conférence de monsieur l'abbé Daniel Couture, lors d'une journée de formation pour le Mouvement Tradition Québec.

vendredi 23 septembre 2016

Qu'est-ce qu'une Indulgence?

Une indulgence est-elle la permission de commettre le péché?

Non, les indulgences ne se rapportent pas au péché passé, présent ou futur. Elles sont la rémission totale ou partielle de la peine temporelle due au péché pardonné; elles sont accordées par le pape et les évêques puisant au trésor spirituel de l'Eglise, formé des mérites infinis de la rédemption de Jésus-Christ et des mérites surabondants des saints. C'est plus que la simple rémission des œuvres canoniques de pénitence; elle remet réellement en entier ou en partie la peine imposée par Dieu au pécheur ici-bas ou au purgatoire.

Le concile de Trente enseigne que puisque le pouvoir d'accorder des indulgences a été concédé par le Christ à l'Eglise et que, dès les temps les plus anciens, elle s'est servi de ce pouvoir, il ordonne le maintien des indulgences si salutaires pour le peuple chrétien, et approuvé par l'autorité des saints conciles, et il condamne ceux qui enseignent que les indulgences sont inutiles ou qui nient l'existence d'un tel pouvoir dans l'Eglise.

Ce pouvoir divin qu'a l'Eglise de concéder des indulgences se comprend mieux si on le compare à la coutume de l'Etat de remettre en tout ou en partie le châtiment infligé à un criminel par la loi civile: l'Etat remet une partie d'un châtiment pour bonne conduite en prison.

Les fonctionnaires de l'Etat peuvent pardonner à un criminel, même s'il ne regrette pas son crime, par déférence pour les amis puissants; l'Eglise au contraire ne remet jamais la peine à moins que le pécheur ait manifesté son repentir.


P. Adrien Malo OFM, La Boîte aux Questions. Librairie de l'Action catholique. Québec, 1938. Pp. 295-296.

jeudi 22 septembre 2016

La primauté de saint Pierre

Y a-t-il quelque preuve biblique que le Christ a établi Pierre premier pape? Les apôtres n'étaient-ils pas tous égaux?

L'Eglise catholique croit que saint Pierre fut le chef des apôtres, exerçant par la volonté du Christ, le
suprême pouvoir de gouverner l'Eglise. Le concile du Vatican dit: "Si quelqu'un dit que le Christ, Notre-Seigneur, n'a pas établi le bienheureux Pierre prince de tous les apôtres et chef de toute l'Eglise militante, ou soutient que cette primauté est purement d'honneur et non de juridiction réelle, reçue directement et immédiatement du Seigneur Jésus, qu'il soit anathème."

À trois reprises différentes le Christ parle de la primauté de saint Pierre sur les douze apôtres.

a) Après la confession de sa divinité par Pierre, il lui promet une récompense en ces termes: "Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l'enfer ne prévaudront point conne elle. Et je te donnerai les clefs du royaume des cieux; et tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux."

1. La métaphore de la pierre se comprend facilement. Le Christ, la pierre, la pierre angulaire de l'Eglise, promet à Pierre de le faire la pierre sur laquelle sera bâtie son Eglise. Il s'adresse à lui seul "je te dis", non aux autres apôtres. Il agit comme l'homme prudent de la parabole. La pierre fondamentale d'un édifice lui donne l'unité, la force, la cohésion et la stabilité. Dans une société, ce rôle revient à l'autorité du chef.

2. Le Christ énonce le motif pour lequel il bâtit ainsi son Eglise: les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. Le sens obvie, qu'il s'agisse de l'enfer des damnés ou du royaume de la mort, est que l'Eglise du Christ résistera toujours victorieusement.

3. En Orient le symbole des clefs signifie pouvoir et autorité, et la concession des clefs, la concession du pouvoir. Aujourd'hui encore, pour honorer un visiteur de marque, nous lui donnons les clefs de la ville. Quand nous vendons un édifice, nous en remettons les clefs au nouveau propriétaire. D'Eliacim qui devenait intendant à la place de Sobna Dieu dit: "Je mettrai sur son épaule la clef de la maison de David; il ouvrira et personne ne fermera; il fermera et personne n'ouvrira."

Le don des clefs est donc une investiture: le maître garde son pouvoir sur la maison, mais il en délègue l'exercice à un majordome. Jésus a la clef de David, il la donne à Pierre; l'autorité de Pierre est donc celle de Jésus. Les mesures qu'il prendra sur la terre comme fidèle majordome seront ratifiées dans le ciel.

4. Lier, délier pour les rabbins du temps de Notre-Seigneur signifiaient déclarer permise une chose défendue. Ici, ils indiquent clairement que Pierre, l'intendant de la maison du Seigneur, possède le pouvoir, non pas de déclarer probables des opinions spéculatives, mais d'enseigner, de gouverner et de sanctifier. Celui qui refuse d'obéir doit être regardé comme un "païen et un publicain".

b) La nuit avant sa mort, Jésus dit à Pierre: "Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamé pour vous cribler comme le froment; mais j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point; et toi, quand tu seras converti, affermis tes frères". Satan a voulu éprouver Pierre comme jadis Job. Le Christ dit à saint Pierre que s'il a prié pour tous les apôtres, il a spécialement prié pour lui, afin qu'il pût confirmer les autres. "En protégeant saint Pierre, dit le protestant Bengel, dont la ruine aurait entraîné celle des autres, le Christ les a tous protégés. Tout ce discours de Notre-Seigneur suppose que Pierre est le premier des apôtres dont le sort est lié au sien." Le Christ prophétise qu'un jour saint Pierre niera connaître Jésus. Tout comme l'Eglise est la colonne et la base de la vérité, ainsi saint Pierre est le soutien de la foi de ses frères. La promesse rapportée par saint Luc correspond parfaitement à celle de saint Matthieu. Dans les deux cas, Simon défend l'Eglise contre Satan et les puissances de l'enfer; il est le roc solide sur lequel l'Eglise sera bâtie.

Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise
c) Après la résurrection, le Christ conféra à saint Pierre la primauté qu'il lui avait promise deux fois. Simon, fils de Jean, lui dit-il, m'aimes-tu plus que ceux-ci? Pierre répondit: Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. Jésus lui dit: Pais mes agneaux. Simon, fils de Jean, lui dit-il une seconde fois, m'aimes-tu? Pierre répondit: Oui, Seigneur, vous savez bien que je vous aime. Jésus lui dit: Pais mes agneaux. Simon, fils de Jean, lui dit-il une troisième fois, m'aimes-tu? Pierre fut contristé de ce que Jésus lui demandait pour la troisième fois: M'aimes-tu? et il lui répondit: Seigneur, vous connaissez toutes choses, vous savez bien que je vous aime. Pais mes brebis, lui dit Jésus.

Le concile du Vatican définit que, par ces paroles, le Christ a conféré à Pierre seul la juridiction du pasteur suprême.

La triple question de Notre-Seigneur rappelle à Pierre son triple reniement et aux autres apôtres l'excellence de l'amour de Pierre. Aussi Notre-Seigneur lui a-t-il confié une charge plus élevée. Pierre, cette fois, ne se vante pas, mais il s'en remet à l'omniscience du Seigneur.

Le symbolisme est clair. Le Christ s'est appelé le bon pasteur, plusieurs fois prédit par les prophètes. Divin chef de tout le troupeau, il établit Pierre à sa place, avant de retourner vers son Père. Le pouvoir suprême d'enseigner, de juger, de gouverner, il le délègue à Pierre qui enseignera, jugera, gouvernera en son nom.

En réalité, la primauté de Pierre est indiquée en plusieurs passages du Nouveau Testament. À la première rencontre avec Jésus il reçoit un nom qui annonce son rôle futur, il apparaît toujours le premier dans la liste des apôtres, prend figure de chef. Après la résurrection, il préside à l'élection de Mathias, le premier prêche l'Evangile, fait des miracles, déclare l'universalité de la mission de l'Eglise, reçoit un païen converti, juge Ananie et Saphire, préside le concile de Jérusalem.


P. Adrien Malo OFM, La boîte aux Questions. Librairie de l'Action catholique. Québec, 1938. P. 142-145.

mardi 20 septembre 2016

Comment peut-on connaître les livres qui font partie de la Bible?

Comment peut-on connaître les livres qui font partie de la Bible? Pourquoi les catholiques mettent-ils les apocryphes sur leur liste des livres bibliques? Pourquoi la liste de votre église contient-elle plus de livres que la Bible protestante?

Le concile de Trente en 1546 a déclaré que tous les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament
contenus dans la Bible catholique sont sacrés (inspirés) et canoniques. Alors que d'une part, les non-catholiques forment leur canon à l'aide de la critique, les catholiques forment le leur à l'aide du témoignage infaillible de l'Eglise.

Le canon solennellement défini par le concile de Trente est identique aux listes des livres sacrés, promulguées par les conciles de Florence, de Carthage, d'Hippone et par les papes Innocent, Hormisdas, Gélase et Damase.

Les livres deutérocanoniques, appelés apocryphes par les protestants, se trouvent dans ces listes. Ce sont Tobie, Judith, la Sagesse, l'Ecclésiastique, Baruch, les deux livres des Macchabées, des fragments d'Esther 10, 4; 16, 24 et de Daniel 3, 24-90; 13; 14. Ils figurent dans le canon alexandrin qui a servi aux juifs d'Alexandrie, d'Asie Mineure, de Grèce et d'Italie. Le canon palestinien, en usage chez les juifs de Palestine, de Syrie, de Mésopotamie qui parlaient les langues sémitiques, omet ces livres dans les premiers siècles après le Christ, bien que probablement il les ait contenus à l'origine.

Le Christ lui-même n'a jamais cité expressément les deutérocanoniques, mais des 350 citations de l'Ancien Testament, 300 sont prises directement des Septante, 18 passages citent la Sagesse, l'Ecclésiastique et Judith. Les chrétiens de l'ancienne Rome ont dû les connaître, car les fresques des catacombes représentent Suzanne et les vieillards ainsi que Moise et Jonas. Les écrivains d'Orient et d'Occident des trois premiers siècles les citent ou y font allusion: Clément de Rome, le Pasteur d'Hermas, Irénée, Hyppolite, Tertullien, Cyprien, Polycarpe, Athénagoras, Clément d'Alexandrie, Origène et Denis d'Alexandrie.

Plusieurs Pères du quatrième et du cinquième siècles sous la forte influence de saint Jérôme, ont nié la canonicité des deutérocanoniques; en pratique ils les ont cités soit pour le dogme soit pour la morale. La Bible dont ils se servaient était la Bible grecque qui leur avait été transmise par leurs prédécesseurs et qui contenait tous les livres que nous avons aujourd'hui. Les papes de cette époque, Damase, Innocent et Gélase, ont proposé le même canon que le concile de Trente.

Le terme apocryphe signifie pour nous des écrits attribués faussement aux prophètes hagiographes de l'Ancien ou du Nouveau Testament, dont la prétendue inspiration ne fut pas reconnue par l'Eglise. Tels sont le livre d'Enoch, l'Assomption de Moise, le Protévangile de Jacques, les actes de saint Pierre et de saint Paul, la lettre du Christ à Abgar...



P. Adrien Malo OFM, La boîte aux Questions. Librairie de l'Action catholique. Québec, 1938. P. 60-61.

lundi 5 septembre 2016

Trois philosophes païens sur la source du pouvoir et l'origine de l'autorité

Mgr Laflèche, évêque des Trois-Rivières
Après avoir interrogé la révélation et l'histoire, nous allons présentement nous adresser à la
philosophie et lui demander de vouloir bien nous dire, à son tour, ce qu'elle pense de l'origine de l'autorité et de la base essentielle de toute société. Elle va nous répondre par ses plus illustres représentants, ces hommes de génie qui, par leurs judicieuses observations des faits de l'histoire et leurs patientes investigations des lois qui régissent l'ordre social, ont réellement mérité l'admiration des hommes et le titre de philosophes, ou amis de la sagesse, qui leur a été décerné. Nous ne craindrons pas même d'invoquer le témoignage de deux hommes que les libéraux les plus avancés ne sauraient récuser. C'est le témoignage du sophiste Jean-Jacques Rousseau lui-même, et celui de l'impie Voltaire. Ces deux hommes, qui ont fait un abus si étrange des rares qualités que la Providence leur avait départies, ont rendu un témoignage bien éclatant à la vérité que nous exposons, quand la haine épouvantable qu'ils portaient à la religion et à tout ce qui se rattache à Dieu leur laissait quelques moments de répit, et permettait à la lumière de leur raison de se faire jour à travers le nuage épais dont la corruption de leur cœur et la perversion de leur esprit avaient enveloppé leur intelligence.

Trois des plus beaux génies de l'antiquité, Confucius chez les Chinois, Platon chez les Grecs et Cicéron chez les Romains, ont recherché avec soin. à des époques et dans des pays bien différents, ce que devait être un gouvernement, une société, pour atteindre à la perfection; et, chose extrêmement remarquable, l'idéal le plus parfait d'une société politique, tel que ces grands génies avaient pu le concevoir, c'est ce que nous voyons réalisé dans la législation mosaïque, et surtout dans le christianisme.

Confucius vivait environ six cents ans avant la naissance de Jésus-Christ. Dans notre dernier article, nous avons exposé ses principes sur la base d'un bon gouvernement. Or cet homme avait entrevu, à la seule lumière de la raison, qu'il était complètement impossible d'asseoir la société et l'autorité d'un gouvernement quelconque sur un autre terrain que le terrain religieux; que la religion était nécessairement la base et le point d'appui de l'ordre social.

Cicéron
Il pose donc en tête de ses ouvrages philosophiques qu'il existe un Suprême Seigneur, souverainement intelligent, dans le cœur duquel tout est marqué distinctement, qui pardonne au repentir et qui se laisse fléchir à. la prière et qui entend les cris des peuples. Le Trône est le siège même de ce Seigneur Suprême, et c'est lui qui donne les règles de gouvernement, et les lois sont les ordres mêmes du ciel. C'est lui qui conserve tous les royaumes dans les quatre parties du monde. On trouve un passage bien remarquable, surtout dans la doctrine de Confucius, c'est l'attente du Saint qui doit venir porter la loi à sa perfection et étendre son règne dans tout l'univers. Il disait que le Saint envoyé du ciel saurait toutes choses, et qu'il aurait tout pouvoir et dans le ciel et sur la terre.

Ne croirait-on pas entendre un prophète en lisant ces paroles ?

Un siècle plus tard, commençait à fleurir, en Grèce, le plus éloquent des disciples de Socrate, le sage Platon. Voici comment il expose les principes fondamentaux de la société politique et des lois civiles, dans les traités qu'il écrivit sur ces sujets :

" Ce n'est pas un homme, mais Dieu qui peut fonder une législation. En conséquence, l'ordre que le législateur humain doit suivre et qu'il doit prescrire à tous, c'est de subordonner les choses humaines aux choses divines, et les choses divines à l'Intelligence souveraine. Jamais homme n'a fait proprement de lois : c'est Dieu qui, en gouvernant tout l'univers, gouverne eu particulier toutes les choses humaines par sa Providence. Prions Dieu, dit-il, pour la constitution de notre cité, afin qu'il nous écoute, nous exauce et vienne à notre secours, pour dispenser par nous son gouvernement et ses lois."

Si le sage de la Chine parle comme un prophète, le langage du philosophe grec ne ressemble-t-il pas il celui d'un chrétien ?

Écoutons maintenant le grand orateur romain. Dans son Livre des lois, Cicéron dit: " Pour établir le droit, il faut remonter à cette loi souveraine qui est née de tous les siècles avant qu'aucune loi eût été écrite, ni aucune ville fondée. Pour y parvenir, il faut croire avant tout que la nature entière est gouvernée, par la Providence, que l'homme a été créé par le Dieu .Suprême, et que, par la raison, il est en société avec Dieu... Je vois que c'était le sentiment des sages que la loi n'est point une invention de l'esprit de l'homme, ni une ordonnance des peuples, mais quelque chose d'éternel qui régit tout l'univers par des commandements et des défenses pleins de sagesse.

" ...Dès notre enfance, dit-il, on nous accoutuma à nommer lois les ordonnances des hommes; mais, en parlant de la sorte, nous devons toujours nous rappeler que les commandements et les défenses des peuples n'ont point la force d'obliger à la vertu et de détourner du péché. Cette force est non-seulement plus ancienne que toutes les nations et les cités, elle est du même âge que ce Dieu qui soutient et régit le ciel et la terre... C'est pourquoi la loi véritable et souveraine à laquelle il appartient d'ordonner et de défendre, est la droite raison du Dieu suprême.,. Où cette loi est méconnue, violée par la tyrannie d'un seul, de plusieurs ou de la multitude, non seulement la société politique est vicieuse, il n'y a plus même de société. Cela est encore plus vrai d'une démocratie que de tout autre gouvernement."

Platon
Voilà comment la raison humaine, dans la personne de ses plus illustres représentants, s'exprime sur
l'origine de la société et la source de l'autorité. En se rappelant que ces hommes de génie, vraiment dignes du nom de philosophes, vivaient avant la promulgation de l'Evangile, et en dehors des vérités révélées, on est étonné de la force et de la clarté avec lesquelles ils s'expriment sur cette question importante, et partout combattue avec tant d'opiniâtreté et d'aveuglement par l'école du libéralisme moderne. N'est-il pas évident que c'est là une de ces vérités primordiales dont la connaissance, indispensable à l'existence même de la société, a été gravée en caractères indélébiles au fond de l'intelligence humaine ?

Plutarque trouvait cette vérité d'une telle évidence, qu'il ne craignait pas de dire " qu'on bâtirait plutôt une ville dans les airs que de constituer un Etat sans la croyance des Dieux."

" C'est donc un fait incontestable, conclut le savant historien de l'Eglise, que toute l'antiquité a subordonné le temporel au spirituel, le civil au religieux. Non-seulement cela était, mais les philosophes les plus célèbres de cette même antiquité, Confucius, Platon, Cicéron, soutenaient que cela devait être sous peine d'une damnation irrémédiable. "

Enfin, les doux hommes qui ont le plus contribué au travail gigantesque et aux bouleversements de la révolution, Voltaire et J.-J. Rousseau, n'ont pu s’empêcher de reconnaître cette vérité. Dans les moments de calme que la haine de la religion et l'aveuglement de l'orgueil leur laissaient, ils en ont fait les aveux les plus éloquents, et lui ont rendu les témoignages les plus forts. Qu'il nous suffise de citer les paroles suivantes : " Jamais Etat ne fut fondé, dit Jean-Jacques Rousseau, sans que la religion ne lui servît de base." Et Voltaire dit que " partout où il y aura une société établie, la religion est nécessaire,"

Voilà comment la philosophie s'unit à l'histoire et vient confirmer ce que nous a enseigné la révélation sur l'origine de l'autorité et le terrain sur lequel repose nécessairement l'ordre social. Comme nous le voyons, elle ne renverse pas moins énergiquement la doctrine libérale des démagogues, d'une société constituée en dehors du principe religieux.



Abbé Louis-François Laflèche, Quelques considérations sur les rapports de la société civile avec la religion et la famille. Eusèbe Sénécal, Imprimeur-éditeur. Montréal, 1866. Pp. 181-185.