samedi 14 mars 2020

Duplessis contre la laïcisation du système scolaire et son étatisation

L'ambiance est bien préparée pour l'inauguration d'un pont sur la rivière Bersimis, cérémonie laïque où le premier ministre doit prononcer un discours important. Fanfares, estrades, haut-parleurs, ciseaux et ruban : rien ne manque. Tous les journaux sont représentés à l'exception du Devoir, qui n'a pas été invité et se contentera des communiqués de la Presse canadienne.

Duplessis a décidé d'aborder deux thèmes : l'autonomie et l'enseignement.

L'Association des Diplômés de l'Université de Montréal et la Chambre de commerce des Jeunes de Montréal ont relancé le débat sur les subventions aux universités. L'Association des Diplômés suggère la formation d'une fédération des associations de diplômés, sorte de pendant de l'Association des Universités canadiennes, qui distribuerait les subventions fédérales. La Chambre de commerce des Jeunes suggère la formation d'une commission provinciale des universités et des collèges, qui répartirait les subventions fédérales et provinciales. La réforme de l'enseignement est aussi à l'ordre du jour. On en discute dans les associations d'instituteurs. De jeunes ministres comme Yves Prévost et Jean-Jacques Bertrand pensent qu'il serait temps de faire évoluer l'enseignement dans la province - ou d'accélérer son évolution. Si l'on entend par là, une orientation vers le commerce et vers les sciences, Duplessis en est, sans hésiter. Mais les anticléricaux ont depuis toujours pris la réforme de l'enseignement comme cheval de bataille. Une série d'incidents laisse prévoir, de leur part, une nouvelle offensive. Aux États-Unis se mène une campagne pour substituer l'hymne national à la prière, au commencement des classes. Le Toronto Star a publié, en deux éditoriaux, une longue entrevue avec un rabbin, qui souhaite l'abolition de l'enseignement religieux dans les écoles. À Montréal, Jean-Louis Gagnon exprime ou paraît exprimer le même souhait. Et le principal de l'Université McGill, rentrant d'un voyage en Russie, vante l'enseignement - athée - dispensé dans ce pays. Serait-ce un concert orchestré ? Les instituteurs et à plus forte raison les jeunes ministres qui souhaitent une évolution de l'enseignement n'ont pas d'arrière-pensées. Mais Duplessis croit déceler l'action des mangeurs de curés derrière les réformateurs de bonne foi. Le discours de Bersimis est une· défense de l'autonomie - ou une attaque contre les centralisateurs - et une défense de la confessionnalité scolaire - ou une attaque contre les réformateurs « aux idées plus que nuancées ».

Les subventions offertes aux universités et aux collèges préparent un assaut fédéral à tout le domaine de l'enseignement, primaire compris. « La province de Québec doit conserver ses droits en matière d'éducation. Le gouvernement fédéral - celui d'aujourd'hui comme celui d'hier - a tendance à pénétrer dans le domaine éducationnel. Ses octrois sont puisés à même l'argent qui nous a été enlevé ... Nos écoles dans la province de Québec sont basés sur le système confessionnel. Il n'y a pas d'éducation possible si elle n'est pas basée sur la religion ... Nous avons dans là province de Québec un système scolaire qui rend justice à toutes les minorités, et nous ne mettrons pas cette tradition de côté... Dans la province de Québec, tant que celui qui vous parle sera premier ministre, l'enseignement sera confessionnel... »

Duplessis a le visage fatigué. Au début, l’œil est moins clair, les mouvements sont moins nets ; mais l'orateur s'anime, une fois son discours entamé. La voix est alors bien timbrée, le débit bien assuré. Duplessis parle sans notes. Il exprime la profonde conviction que son père lui a transmise et que presque tous ses compatriotes ont reçu, comme lui, dans leur héritage. Il fait appel à tous :

C'est un coup de clairon que je sonne aujourd'hui, non pas comme chef de l'Union nationale, mais comme premier ministre de la province de Québec, ayant une expérience assez considérable et pouvant déclarer en toute franchise, sans arrière-pensée, que si bien du monde aime leur province autant que je l'aime, personne n'aime la province de Québec plus que celui qui vous parle ; et c'est pour cela que je vous dis, citoyens de Hauterive, du comté du Saguenay, qu'il faut de toute nécessité s'unir ; s'unir dans la revendication de nos droits ; s'unir contre les tentatives de neutralité scolaire ; s'unir contre les accaparements ... L'union de toutes les bonnes volontés est nécessaire pour que nos écoles continuent à se multiplier, pour que l'enseignement continue à s'inspirer de la lumière éternelle, qui ne s'éteint jamais et qui ne s'éteindra jamais, et pour que la province de Québec poursuive sa marche vers un progrès constant, de plus en plus considérable, dans le respect des droits de tout le monde, mais dans la ferme décision de sauvegarder les siens et de résister à tous les assauts, peu importe la couleur de ceux qui les font.

C'est à Bersimis, le 1er juin 1959. Le biographe pourra plus tard trouver à ce discours, aux aspects de profession de foi, une résonance pathétique de testament. Pour l'heure, journalistes et hommes politiques pensent que Duplessis a lancé, dans son « coup de clairon », le double thème de la prochaine campagne électorale. Jean Lesage vient à Baie-Comeau la semaine suivante, Il reproche au premier ministre de s'élever contre une menace inexistante à l'enseignement confessionnel : « M. Duplessis et sa clique ont décidé qu'il fallait frapper un grand coup pour faire croire au peuple de Québec qu'il existait un complot visant à l'abolition de l'enseignement de la religion dans les écoles de la province de Québec ... » Jean Drapeau tient une assemblée à Saint-Georges de Beauce. Il s'en prend au « régime Duplessis », chargé de toutes les tares et de tous les péchés : « Mensonge, hypocrisie, concussion ... » Il préconise la nationalisation « de tout ce qui prend un aspect d'important service public » et l'intervention de l'État « dans plusieurs secteurs de l'économie ».



-Robert Rumilly, Maurice Duplessis et son temps, tome II. Editions Fides. Montréal. 1973. p.693-695



[NDLR] : Pour compléter cet article, voici un extrait de son discours à Sainte-Anne-de-la-Pocatière en 1959. Visiblement, Maurice Duplessis avait assez de raisons pour croire que certains conspiraient pour abattre le système d'éducation confessionnel, qu'il en a fait allusion dans au moins 2 de ses derniers discours. 60 ans plus tard, les faits lui donnent raison.


mardi 28 mai 2019

La province de Québec n'est pas née en 1960

Chaque génération semble croire que tout a commencé par elle, que le monde est né avec elle. Un changement politique s'étant produit dans la province de Québec en 1960, les nouveaux détenteurs du pouvoir ont stimulé cette tendance, afin de répandre l'impression qu'il ne s'était rien fait qui vaille avant eux.

La tactique s'est d'abord appliquée au chapitre des relations extérieures. Le Canada français ne révélerait son existence aux pays étrangers - à la France, en particulier - que depuis quatre ou cinq ans.

Ce boniment témoigne d'une robuste ignorance de notre histoire. J'ai entendu l'abbé Pierre Gravel le réfuter avec beaucoup d'à-propos et de verve. Je reprends et développe un peu ses arguments.

En 1880, Adolphe Chapleau, premier ministre prestigieux de la province de Québec, établissait des relations économiques avec la France, en commençant par la négociation d'un emprunt français et par l'établissement du Crédit Foncier Franco-Canadien. Des échanges s'organisaient entre les deux pays - et l'on pensait compléter ces mesures par l'établissement d'une ligne de navigation directe et régulière. Une mission française vint faire le tour de notre province - encore très loin de son développement actuel.

Chapleau voyagea en Europe l'année suivante. La société parisienne s'arracha ce Canadien français si bel homme et si éloquent. Le président de la République le reçut, et le nomma commandeur de la Légion d'honneur; le Pape le reçut, et le nomma commandeur de Saint-Grégoire-le-Grand. Un homme d'affaires très entreprenant, Louis-Adélard Sénécal - le Louis Lévesque de son temps, si l'on veut - accompagnait le premier ministre. Des relations commerciales s'ébauchèrent ou se complétèrent ..

Chapleau avait fait la conquête de Paris. Son grand rival Mercier, devenu premier ministre à son tour, renouvela le charme. Lui aussi avait belle allure, et le goût du panache. Son voyage de 1891 laissa une traînée qu'on peut bien dire éblouissante. Sociétés savantes, réunions académiques, cercles littéraires, économiques, agricoles, instituts techniques, cercles catholiques, on l'invitait partout, et il acceptait. Le président de la République le reçut à l'Elysée et le promut commandeur de la Légion d'honneur. Le roi des Belges le reçut à Bruxelles et le fit commandeur de l'ordre de Léopold. Le pape Léon XIII le reçut à Rome et le nomma comte palatin, à titre héréditaire. A Chartres, à Tourouvre, à l'abbaye de Bellefontaine (maison-mère de la Trappe d'Oka), à Cholet, à Caen, les moines, les éleveurs, les gens du monde, tous reçurent Mercier et ses compagnons comme des frères. La visite de Mercier à Tourouvre, berceau de sa famille, est émouvante au point que son récit nous met des larmes aux yeux. Les vitraux donnés par Mercier à l'église de Tourouvre doivent toujours s'y trouver.

Mercier s'était conduit et fait recevoir en chef d'Etat.

Laurier, aussi bien accueilli en France, brilla surtout en Angleterre. Il y fit plusieurs voyages. Un banquet donné par le gouvernement anglais en 1897 sembla bien tourner en une apothéose de "Sir Wilfrid". Dix ans plus tard, à la conférence de 1907, c'est encore Laurier qui joua l'un des tout premiers rôles.

Au congrès eucharistique de Lourdes, tenu à la veille de la guerre de 1914, deux des orateurs les plus acclamés furent Henri Bourassa et Mgr Georges Gauthier, archevêque coadjuteur de Montreal.

Le sénateur Dandurand, qui avait été l'un des lieutenants de Laurier, remporta de très gros succès personnels à la Société des Nations, à Genève. Sa dignité, son érudition et sa belle voix grave faisaient merveille, et le délégué canadien présida l'Assemblée en 1925.

Rodolphe Lemieux, son cadet de quelques années, son collègue au Sénat et membre, comme lui, des grands cercles internationaux, donna des conférences très suivies à la Sorbonne et succéda au cardinal Mercier comme membre de l'Institut de France en 1927.

Edouard Montpetit, si bel homme, si digne de tenue, si brillant orateur, et qui nous a si bien représentés dans de grands congrès internationaux à Oxford, à Gênes, à La Haye, fut à son tour invité à donner des cours sur le Canada en Sorbonne en 1925, puis à Bruxelles en 1928. L'Académie française n'admet pas de membres étrangers. Mais l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, non moins triée sur le volet, élut Montpetit parmi ses membres.

Ce n'est pas en 1965, c'est en 1923 que notre gouvernement fit circuler en France un train-exposition.

Mais j'ai nommé Mgr Gauthier. Le nom de ce prélat appelle à mon souvenir celui du cardinal Villeneuve, légat du Pape à Domrémy en 1939 (pour les fêtes de Jeanne d'Arc) et à Mexico en 1945. Les voyages occasionnés par ces très hautes missions, en France et au Mexique, prirent tournure triomphale.

Joseph-Adolphe Chapleau (1840-1898).
J'aurais dû citer les missions françaises venues dans notre province à l'occasion des congrès de la Langue française en 1912 et en 1937. Et plus encore, peut-être, l'extraordinaire mission venue pour le quatrième centenaire de la découverte du Canada, en 1934. Bon nombre d'entre nous doivent se le rappeler: jamais pareille élite n'avait traversé l'océan.

Les professions, les corps constitués - les médecins, les chambres de commerce et bien d'autres - ont organisé des voyages collectifs et des échanges de visites avec leurs homologues étrangers. Les anciens de l'Ecole des Hautes Etudes Commerciales ne peuvent pas avoir oublié le splendide accueil de leurs confrères français, qui les reçurent par ces mots, en 1935: "Vous voici chez vous." Au Cercle Interallié, le plus chic de Paris, les deux groupes échangèrent leurs fanions - le fanion bleu et argent des H.E.C. de Paris contre le fanion à feuille d'érable des Montréalais - en signe d'étroite amitié. Une installation radiophonique spéciale permit aux H.E.C. de Montréal, groupés à l'Ecole de la place Viger, d'entendre le message du président de l' Association française, et aux H.E.C. de Paris, réunis dans les jardins du Cercle Interallié, d'entendre les remerciements d'Armand Viau, président de l'Union Canadienne. L'automne suivant, une délégation des H.E.C. de France rendait la visite et participait aux fêtes du vingtième anniversaire de l'Ecole montréalaise.

Notre histoire récente est parsemée de scènes aussi émouvantes. Il me faudrait vingt fois plus de place pour épuiser le sujet. Pour mentionner les succès remportés à l'étranger par des Canadiens français comme la cantatrice Albani ou le savant Frère Marie-Victorin, entre bien d'autres. Wilfrid Pelletier n'a pas attendu 1960 pour devenir chef d'orchestre du Metropolitan Opera de New York. Les "prix d'Europe" datent au moins d'Athanase David. Ni le Collège Canadien à Rome ni la Maison des Etudiants canadiens à Paris ne datent du gouvernement actuel. Et j'ai eu, bien avant 1960, le plaisir de m'arrêter au bureau de propagande de la province de Québec, en plein Rockefeller Centre, à New York.

J'ai rappelé au chapitre précédent l'essor économique pris par la province de Québec au temps du gouvernement Duplessis. Cet essor se poursuit. On répand à tort l'impression d'une accélération considérable. Nous participons à l'élan qui emporte le continent nord-américain et une bonne partie de l'Europe occidentale. Dans un pareil contexte, qui n'avance pas recule. Mais notre taux de participation fléchit. Nos progrès, plus rapides que ceux de nos voisins il y a sept ou huit ans, le sont moins aujourd'hui. Montréal était en voie de surclasser définitivement Toronto. C'est maintenant la capitale ontarienne qui rattrape la métropole québécoise. Le taux de croissance de Toronto (2,000,000 d'âmes) est de 9%; celui de Montréal (2,200,000) de 7%. La différence est encore plus accusée si l'on compare, non plus les deux grandes villes, mais l'ensemble des deux provinces. Toronto rattraperait Montréal d'ores et déjà sans les préparatifs de l'Exposition - à laquelle l'Etat fédéral et par conséquent l'ensemble du pays apportent une sérieuse contribution.

Pour une industrie dont on annonce la prochaine installation dans Québec, trois ou quatre s'établissent en Ontario. Et la grande province voisine n'est pas seule à nous devancer. La Colombie-Britannique enregistre des gains très supérieurs aux nôtres dans à peu près tous les domaines : population, investissements de capitaux, ventes au détail, revenu personnel, taux des salaires. La côte du Pacifique connaît un essor extraordinaire. Un gigantesque développement hydroélectrique est en projet sur la rivière La Paix. Le port de Vancouver rattrape le port de Montréal pour le tonnage manutentionné. Il le dépassera, selon les prévisions, d'ici trois à cinq ans. L' Alberta continue sur sa lancée. La Saskatchewan a répudié les gouvernements socialistes sous lesquels elle végétait et s'efforce, avec succès, d'attirer des industries. Un énorme projet d'exploitation des potasses y est en voie de réalisation. Le premier ministre Ross Thatcher déclare, à l'inauguration d'une nouvelle usine: "Nous voulons créer un climat des plus favorables à l'entreprise privée." Les provinces Maritimes· elles-mêmes, si longtemps léthargiques, atteignent un taux de croissance supérieur au nôtre. La Nouvelle-Ecosse s'industrialise "in a big way". Elle étudie l'utilisation éventuelle des hautes marées de la baie de Fundy - les plus puissantes du monde - pour produire une quantité considérable d'énergie électrique, moins coûteuse que l'énergie produite à l'aide des chutes d'eau. Elle a déjà son usine d'automobiles, la Volvo, qui entame le marché québécois. Une autre usine, près de Sydney, fabriquera des autos de marque japonaise. La Nouvelle-Ecosse construit la première usine d'eau lourde au Canada. Elle a construit la première fabrique de boîtes de conserves en aluminium au Canada, et en construit maintenant une deuxième. Au Nouveau-Brunswick, la Brunswick Mining and Smelting construit un énorme complexe (mines, fonderie, produits chimiques, sidérurgie) à coups de centaines de millions. Un groupe d'usines s'installe à Bathurst et des filiales à Belledune. Ce complexe, destiné à devenir une véritable puissance industrielle, est déjà partiellement en production. Jusqu'à la minuscule Île du Prince-Edouard qui ouvre des chantiers maritimes, tandis que Terre-Neuve inaugure le, grand ensemble de la Wabush Mines (235 millions), puis équipe les chutes de Hamilton.

Le ministre (fédéral) des Finances a donné des statistiques relatives à l'ensemble des provinces atlantiques, à la Chambre des communes, le 7 juin. Les investissements de fonds ont augmenté de 14 pour cent en 1964, et ce progrès est partagé par tous les secteurs de l'économie; la production minérale a, augmenté de 33 pour cent, la production de pâte à papier a réalisé une nouvelle avance de 29 pour cent, les expéditions de minerai de fer de 30 pour cent. Le chômage a diminué de 16 pour cent.

Le frère Marie-Victorin (1885-1944).
La vérité est que nous suivons le mouvement, à la queue. Il nous reste les fâcheux records que nous avons déjà énumérés, et quelques autres aussi peu flatteurs, comme le record du chômage (taux relevés par le Bureau fédéral de la Statistique en mai 1965 : 5.2 dans Québec; 3.1 en Ontario), le record des grèves, le record des faillites, le record des accidents d'automobiles, le record des taxes et le record des dettes.

Il ne s'agit pas de discréditer les efforts qui s'accomplissent aussi dans Québec. Mais on cherche à nous tromper en nous laissant croire qu'ils sont uniques au Canada et dans le monde, qu'ils n'ont pas eu de prédécesseurs et qu'ils n'ont pas d'équivalents contemporains.

Ne nous racontez pas que la province de Québec, en 1960, est sortie du néant - ou des "ténèbres du Moyen-Age'' comme aurait dit feu T.-D. Bouchard - pour entrer d'un bond dans l'ère des relations interplanétaires.

[NDLR : T-D Bouchard, surnommé le diable de Saint-Hyacinthe, fut maire puis député de cette ville. Successivement chef de l'opposition officielle (parti libéral), ministre, président d'Hydro-Québec (démis de ses fonctions par la suite car trop gênant pour le gouvernement Godbout) puis sénateur. Ouvertement franc-maçon et anti-clérical, c'est en partie à son instigation que nous devons la loi sur l'instruction obligatoire au Québec, première étape d'une mainmise du gouvernement sur la jeunesse, ainsi que de la déchristianisation du Québec.]



-Robert Rumilly, Quel monde ! Editions Actualité. 1965. Montréal. P. 80-85.

jeudi 11 avril 2019

L'Eglise catholique a construit notre pays

« Ils (les ecclésiastiques) vivent, depuis 1791, en un État parlementaire, où les guides, se tirant désormais de la foule, exigent la formation constante d'équipes de chefs. La colonie est, par surcroît, enfiévrée de la bataille des races; les guides ont besoin d'instruction supérieure, non seulement pour s'acquitter de leurs fonctions parlementaires, mais d'abord pour conquérir à leur race, dans la vie politique de la province, la part qui lui revient. Cette race, en effet, une minorité de fonctionnaires anglophones l'exclut des hauts postes de l'administration, de la magistrature, de l'exécutif, de la Chambre haute; et le prétexte de l'ostracisme, c'est l'ignorance, l'incompétence foncière du conquis au maniement des institutions britanniques. Le reproche d'ignorance, voici longtemps que toute la nationalité canadienne le reçoit au visage comme un soufflet. Que faut-il de plus à des prêtres patriotes qui vivent très près de leur peuple, partagent ses aspirations et ses souffrances, qui, depuis toujours, ont pourvu à ses besoins intellectuels, que leur faut-il davantage pour apercevoir comme une autre besogne urgente, la formation de nouvelles équipes de dirigeants, et par conséquent l'élévation, dans la province entière, du niveau de l'instruction? qu'à ce dessein se mêle l'ambition d'embrigader des ouvriers de relève pour le sacerdoce, rien de plus sûr. Ce qu'ils veulent dans le principe, c'est opposer tout uniment des Ecoles supérieures aux Ecoles de l'Institution Royale. Et si le dessein primitif finit par s'élargir, c'est qu'avec le temps il n'a pu que se modeler à la mesure de ces grands cœurs de prêtres.

Le curé Antoine Girouard (1762-1832).
Fondateur du séminaire de Saint-Hyacinthe.
Prêtres au grand cœur! C'est bien ainsi que ces fondateurs continuent d'apparaître aux fils innombrables, aux vastes familles spirituelles engendrées par eux. Quand on fait la mesure de leurs labeurs, de leurs sacrifices souvent héroïques peu de figures en notre histoire s'y montrent d'une grandeur plus achevée, A l'origine de ces maisons de l'enseignement, l'on ne voit nulle part la riche dotation, le large crédit de l'Etat, le bienfaiteur opulent qui font à l'oeuvre un berceau confortable. Toutes vont naître dans l'indigence, par les soins et les peines d'un curé à la bourse toujours vide, à la soutane rougie. Des sept collèges ou séminaires surgis de 1800 à 1840 six auront pour fondateurs des curés de campagne. Déjà chargés d'un lourd ministère, ces hommes y ont ajouté délibérément le fardeau de pareilles entreprises; ce fardeau, ils l'ont assumé, en ayant supputé le poids écrasant, mais avertis, par l'instinct de leur foi, de la qualité vitale de pareilles œuvres. Presque tous y ont mis d'abord leurs biens personnels, quelques-uns se dépouillant parfois jusqu'au dénûment, se plongeant allègrement dans les dettes. Pour venir à bout de dépenses de toutes sortes, ils s'abîmeront de privations; pour cumuler tous les rôles, ceux de directeur, de professeur, de préfet d'études, d'économe, de bâtisseur, ils s'abîmeront de fatigues et de veilles. Sur tous leurs biens sacrifiés, ils ne sauront même pas se réserver la paix de leur presbytère, dont ils feront une ruche bruyante, y logeant la première génération de leurs écoliers. A la construction de son collège, l'abbé Painchaud travaillera comme un simple manœuvre, charriant en traîneau à bâtons la pierre des champs, le bois de charpente, et, les jours de corvée, menant la charrette à la tête de cent autres. L'abbé Ducharme, qui, en son presbytère, vit plus pauvre qu'un moine, s'excuse un jour de n'aller point saluer son évêque, « par honte de se montrer mal vêtu. »

C'est grâce à notre clergé,
Si le français est resté
Et tant qu'ça existera
Hourra pour le Canada ! 
- Madame Bolduc, Les Colons Canadiens.


Cet entier dévouement, l'oeuvre ne l'exige pas qu'à l'heure de sa fondation. Elle se refuse à vivre d'autre chose. En ces collèges institués pour un peuple pauvre, l'Education est d'un prix dérisoire qui dépasse à peine la gratuité. Au collège de Montréal, en 1837, et ses conditions ne sont que l'ordinaire, il n'en coûte encore, pour la pension, qu'un louis quinze schellings par mois, sur quoi nombre de pensionnaires reçoivent de fortes remises. En ces conditions, comme bien l'on pense, fort peu de ces fondateurs se sentent embarrassés de leurs surplus. Tous n'amassent que des dettes et le spectre de la banqueroute se tient en permanence au seuil de leur maison. A demi désemparé, l'un d'eux, l'abbé Girouard, crie à son évêque: « J'ai 800 louis de dettes. » A Nicolet, le pain manque absolument en 1811 et l'économe se voit sur le point de renvoyer la communauté. Lorsque s'ouvre, à l'Assomption, la classe de régent, c'est autour d'une table qui n'est autre chose qu'une vieille porte posée sur des chevalets, que les premières élèves dégusteront les délices du rosa, rosae. »

« Ces misères sont-elles au moins les seules qui les viennent assaillir? Hélas! ... »


L'ABBÉ GROULX.
(Extrait de Le français au Canada).



-Lambert Closse, La Réponse de la Race - Catéchisme national. Thérien frères limitée, 1936. P. 397-399.

vendredi 5 avril 2019

Ce que le Canada français doit à l'Eglise

Signature de l'acte de fondation de Ville-Marie, la ville catholique,
en présence de Pierre Chevier, du baron de Fancamp,
 de M. Olier (le fondateur des Sulpiciens) et de
Jérôme le Royer de la Dauversière.
1. Qu'est-ce que la patrie canadienne-française par rapport à l'Eglise catholique?

La patrie canadienne-française est une création de l'Eglise catholique de même que sa défense, sa conservation et sa persévérance comme peuple canadien-français catholique.

2. L'origine apostolique du Canada est-elle contestable?

L'origine apostolique du Canada est si peu contestable que des publicistes anticléricaux ont dû apporter leur témoignage à ce caractère historique de nos origines.

3. Quelle fut l'attitude de Jean Verazzani qui, en 1524, toucha plusieurs points de notre pays?

Jean Verazzani traduisit l'intention de Français Ier de gagner les sauvages au christianisme en élevant des croix sur plusieurs points de notre pays.

4. Comment Cartier fit-il de son oeuvre une oeuvre d'apôtre?

Jacques Cartier voulut faire oeuvre d'apôtre en commençant par une messe, dans la Baie de Brest, le 11 juin 1534.

5. Quel fut le premier contact de Cartier avec les sauvages dans le bassin de Gaspé?

Jacques Cartier, dans le bassin de Gaspé, planta une croix en présence des sauvages puis les harangua par signes, s'efforçant de leur faire comprendre ce que signifiait cette croix : ce fut le premier sermon en terre canadienne.

6. Quel titre mérite Samuel de Champlain?

Champlain fut l'explorateur apôtre.

7. Pourquoi fut-il plus apôtre que les autres?

Champlain fut plus apôtre que les autres parce qu'il traversa vingt fois l'Atlantique pour atteindre son but et assurer « l' établissement de la foi chrétienne parmi un peuple infini d'âmes ». « Ni la prise des forteresses ni le gain des batailles, ni la conquête des pays ne sont rien en comparaison du salut des âmes. La conversion d'un infidèle vaut mieux que la conquête d'un royaume. »

8. Quels moyens Champlain a-t-il pris pour évangéliser le pays?

En 1615, Champlain revint de France avec 8 Récollets et 2 frères convers.

9. Quand furent dites les deux premières messes dans la colonie?

La première messe fut dite à Montréal, le 24 juin 1615 et la seconde à Québec le lendemain.

10. Par les Récollets quel culte Dieu a-t-il confié aux français du Canada pour assurer à sa Mère un peuple de serviteurs?

Le peuple canadien-française fut choisi par Dieu pour répondre aux attaques protestantes contre le culte de l'Immaculée-Conception de Marie; le grand nombre des églises consacrées à Marie dans la seule province de Québec en est une preuve.

11. Est-ce que les Récollets purent seuls suffire à la tâche?

Non, en 1625 les Récollets durent appeler les Jésuites à leur aide.

12. Quelle fut la part des Jésuites dans l'évangélisation de la colonie?

Les Jésuites ont mérité au Canada le titre de principaux missionnaires de la Nouvelle-France, car jusqu'en 1663, ils furent à peu près les seuls prêtres de la colonie et ils convertirent tous les Hurons.

13. Le travail missionnaire des Jésuites fut-il agréable à Dieu?

Les Jésuites donnèrent à Dieu et à l'Eglise canadienne nos Saints Martyrs Canadiens.

14. Par qui la colonie fut-elle adoptée et plus spécialement Montréal?

Par les Messieurs de Saint-Sulpice.

15. Quel était le but de Paul de Maisonneuve en débarquant à Montréal avec ses croisés en 1642?

Le but de Maisonneuve était de faire de Montréal une ville très chrétienne.

L'intrépide missionnaire, le père Marquette.
16. Quelle aide Maisonneuve a-t-il reçue des Sulpiciens?

« Les Messieurs de Saint-Sulpice devaient fournir dans cette année 25,000 écus avec le serment de ne jamais rien retirer de l'entreprise. Ils désirèrent même garder l'anonymat. »

17. A cause de sa situation géographique quel danger continuel courait Montréal?

Montréal, centre du pays et à 180 milles de Québec, a toujours été le premier point d'attaque des Iroquois.

18. Quel est le caractère de l'attaque des Iroquois au printemps de 1660?

Les Iroquois avaient organisé la disparition complète de Montréal pour ensuite descendre à Québec et en finir avec les chrétiens.

19. Qui a sauvé les chrétiens du Canada en 1660?

Dollard des Ormeaux et ses 16 compagnons, forts de la confession et de la sainte communion tinrent tête à des centaines d'Iroquois. La colonie était sauvée.

20. Rencontre-t-on souvent de l'héroïsme comme celui de Dollard?

Dollard a sauvé sa patrie dans un combat unique dans l'histoire du monde.

21. Quel était le nom de Montréal en 1642?

La ville de Montréal s'appelaient alors Ville-Marie.

22. Comment les Sulpiciens ont-ils réussi le miracle de la fondation de Montréal?

« Les Sulpiciens firent de cette fondation leur oeuvre de prédilection et ils ne reculèrent devant aucun sacrifice pour réussir, intéressant à leur entreprise le Pape, le roi de France et tous les Français. »

L'amour de la patrie, avec l'amour de l'Eglise, est le sentiment le plus sacré du cœur de l'homme, et s'il était possible que l'un fût ennemi de l'autre, ce serait, à mes yeux, le plus profond déchirement que la Providence ait ménagé à notre époque. 
La patrie est notre église du temps, comme l'Eglise est notre patrie de l'éternité, et si l'orbite de celle-ci est plus vaste que l'orbite de celle-là, elles ont toutes deux le même centre, qui est Dieu, le même intérêt qui est la justice, le même asile qui est la conscience, les mêmes citoyens qui sont le corps et l'âme de leurs enfants.
Le patriotisme religieux est un bien que nous ont léguénos pères, et c'est un devoir pour nous de le conserver précieusement. 
-Mgr Ignace Bourget

Sous la domination anglaise


23. Pourquoi le Canada appartient-il aujourd'hui à l' Angleterre?

D'abord parce que Dieu l'a permis et ensuite parce que la France politique n'a pas su seconder la France religieuse.

24. Après tous les malheurs qui ont frappé les Canadiens pour en arriver à la cession du Canada à l'Angleterre, comment se fait-il que les Canadiens ont réussi à décourager et à vaincre leurs oppresseurs?

Après la cession du pays, à l'Angleterre, presque totalement abandonnés par la noblesse et la bourgeoisie retournées en France, les Canadiens au nombre de 65,000, « eurent l'instinct, l'estimative de se laisser guider par leurs prêtres. »

25. Combien y avait-il de prêtres au Canada en 1766?

Ils étaient 138, tant séculiers que réguliers.

26. Qui était évêque en 1766?

Monseigneur Briand.

27. Combien y avait-il de missionnaires?

Il y en avait 38 qui s'occupaient des sauvages convertis.

28. Combien y avait-il de prêtres?

Il y avait cent prêtres, cent curés.

29. Cent curés! c'était pourtant une quantité négligeable devant l'Empire britannique?

C'était infiniment moins que cent bourgeois; mais cent curés, cela suffit pour sauver la civilisation française en Amérique.

30. Par quels moyens les prêtres ont-ils réussi à conduire le Canadien dans les affaires profanes?

Par leur ministère et par leur dévouement auprès du peuple.

31. En particulier, quels moyens servirent le mieux?

Il est impossible de séparer les deux : le ministère du prêtre, c'est-à-dire la religion catholique, et l'école.

32. Quelle fut l'importance du curé auprès des fidèles de 1760?

Le pauvre petit curé de compagne a remplacé providentiellement les gens de profession nécessaires à la société : notaire, avocat, médecin au besoin, autant de connaissances que la foi des paysans lui reconnaissait tout naturellement.

33. Quel caractère le curé a-t-il façonné dans le Canadien français?

Le curé de 1760 a mis dans l'âme canadienne en même temps que la foi, l'amour de la patrie, de notre langue, de nos droits.

34. Quelle constatation est donc inévitable?

On doit constater que chez nous, dans le passé, le catholicisme fait corps avec le patriotisme, c'est un roc sur lequel doit s'appuyer aujourd'hui notre idéal national.

35. Où le curé de chez nous a-t-il préparé cet idéal?

A l'école.

36. Qui enseignait dans ces écoles?

Les curés, quand leur ministère était fini.

37. Où étaient ces écoles?

Les presbytères servaient d'écoles.

38. L'école d'enseignement primaire une fois établie, le curé de chez nous s'en est-il arrêté là?

Non, il fonda le collège classique.

39. Pouvez-vous en nommer?

Le collège de Montréal qui est né au presbytère de la Pointe-aux-Trembles, grâce à l'initiative de l'abbé Ducharme; Québec, Nicolet, Lévis.

40. Où voulaient en venir les curés avec toutes ces écoles?

Ils voulaient former des hommes, des députés capables de se dresser devant l'Angleterre pour réclamer les droits de notre peuple, de notre race, la race française; pour notre langue, la langue française; pour nos lois, nos lois françaises.

41. Quelle fut la conduite des curés vis-à-vis du peuple dans ses difficultés avec leurs nouveaux maîtres, les Anglais?

Ils leur enseignèrent la loyauté envers leurs nouveaux maîtres et les aidèrent à prendre conscience de leur valeur, de leur âme française et à réclamer légitimement les droits constitutionnels qui assurent notre droit de vivre.

42. Quelle conclusion précieuse nous impose l'histoire de nos ancêtres dans leurs relations avec l'Eglise catholique?

La conclusion est une vérité qui s'attache à notre nationalité comme une partie d'elle-même; nous devons être des patriotes à la manière de nos ancêtres, nous rappelant sans cesse que chez nous, religion et patrie ne font qu'un seul et même tout, au point que chez nous la disparition de l'une entraînement la disparition de l'autre.

43. Quel est l'enseignement de l'Eglise catholique au sujet des relations de l'Eglise et de l'Etat?

Toujours, l'Etat doit servir l'Eglise et l'aider à poursuivre son oeuvre spirituelle.

44. Quel autre principe découle de notre passé historique depuis 1760?

La société canadienne-française doit avoir comme cadres la paroisse catholique, car la paroisse fut et est pour notre peuple sa forteresse nationale et religieuse.



-Lambert Closse, La Réponse de la Race - Catéchisme national. Thérien frères limitée, 1936. P. 391-396.

mardi 19 mars 2019

Le Premier Patron du Canada

Cet article provient du site Mission saint Jean de Brébeuf, pour le catholicisme en Canada français. Bonne lecture!


Nous avons la joie de publier ici le texte d’un tract datant du début du XXe siècle, qui présente le patronage particulier de Saint Joseph sur le Canada.
Le Premier Patron du Canada
par le
R . P . LECOMPTE, S. J.
   Cum permissu Superiorum
    _______
Nihil obstat.
   E. HEBERT, Censor Librorum.
Imprimatur.
   + GEORGES, évêque de Philippopolis.
16 mars 1919.

Le premier Patron du Canada
________

img_0454Dès les premiers temps de la colonie, saint Joseph fut choisi pour son Patron spécial et son Protecteur. Le Canada devançait ainsi la sainte Église elle-même, qui ne devait se le donner comme Patron qu’en 1870. Pouvait-on faire un choix plus excellent ?
M. l’abbé Charles Sauvé, S.-S., dans son admirable livre sur le Culte de Saint Joseph, nous fait pénétrer dans cet Éden délicieux que fut à Nazareth la Sainte Famille de Jésus, Marie et Joseph. De là, remontant au sein de la Divinité, il crayonne en traits magnifiques les grandes lignes du plan divin relatif au mystère de l’Incarnation : Jésus prédestiné au-dessus de tous les hommes et de tous les anges, de tous les mondes, en tête du « Livre de vie », livre de grâce, de gloire, d’amour et de bonheur éternels. Après Jésus, pour Jésus, avec Jésus, Marie prédestinée au-dessus de toutes les créatures, Mère du Dieu vivant, dont le nom ne fut jamais séparé dans la pensée de Dieu du nom de Celui qui devait être la Vie du monde. Au-dessus des anges et des autres saints, Joseph après Marie est choisi, préféré, prédestiné pour elle et pour Jésus ; par son mariage virginal avec Marie, Représentant de l’éternelle paternité du Père qui est dans les cieux, il préparera au monde en union avec la Vierge Mère, le souverain Prêtre et la divine Victime, et par sa sainteté sera digne de ce rôle incomparable à l’égard de Jésus et de Marie.
C’est en effet dans ce rôle que l’on trouve l’explication de toutes les grandeurs qui font de Joseph un saint unique, sans rival après l’auguste Mère de Dieu.
Saint Joseph devait avoir sa part au mystère de l’Incarnation, part discrète sans doute mais déjà si pleine de beauté et d’harmonie. Ainsi Dieu le voulut digne du Verbe Rédempteur et de sa Mère ; veillant dans sa Providence spéciale sur l’ordre hypostatique, il le fit pour le service et le charme céleste des deux personnes qui lui étaient le plus chères ; et peut-être n’irons-nous pas trop loin, si nous conjecturons avec de graves théologiens que la ressemblance physique, que l’on se plaît à reconnaître entre Jésus et Marie, se retrouvait encore à un certain degré en Joseph, sorti comme la Vierge de la même tige de Jessé, issu de la même famille royale de David.
Mais que dirons-nous des dons de l’âme, dons naturels d’abord : intelligence, bonté, tact, distinction, prudence, qui rapprochaient Joseph de Marie, selon cet aphorisme que l’amour, l’amitié trouve l’égalité entre deux âmes ou la fait ? Plus encore, les dons surnaturels devaient rendre l’âme de l’époux de Marie et du père nourricier de Jésus capable d’entrer comme de plain-pied dans la merveilleuse région des mystères divins et d’y évoluer à l’aise. Rôle à la fois sublime et effacé : afin de couvrir de son ombre, pendant trente années, contre les regards indiscrets des contemporains, le double éclat, inconnu jusqu’alors, de la virginité d’une mère et plus encore de la divinité d’un fils, il s’interposa entre eux et la foule, semblable à l’un de ces beaux nuages lumineux qui, arrêtant les rayons de l’astre du jour en les absorbant, ne laissent plus venir jusqu’à nous qu’une lumière voilée et une douce fraîcheur. Pour être préparé de longue main à pareille fonction, saint Joseph fut, nous pouvons le croire, sanctifié dès le sein de sa mère, orné des vertus divines et des dons de l’Esprit-Saint, et même tellement libéré de toute concupiscence que, par respect pour la plus pure des vierges et pour son Fils infiniment saint, Dieu ne laissa peut-être jamais s’élever dans son âme le moindre de ces mouvements dont les plus grands saints, d’ordinaire, ne sont pas exempts. — Pour marquer d’un seul trait les grâces suréminentes que Dieu avait départies à Joseph en vue de sa suréminente dignité, les théologiens disent avec Suarez qu’il « appartient à l’ordre hypostatique ». L’Église, voulant dans sa liturgie se mettre plus à la portée des fidèles, emploie l’expression plus accessible mais non moins profonde que saint Joseph « appartient à la Sainte Famille », qu’il est « le Chef de la Sainte Famille ».
Après un tel rôle, et rempli si magnifiquement, il ne faut point s’étonner de voir Joseph occuper dans le ciel une place à part, au-dessous sans doute de la Reine Mère, mais au-dessus de tous les anges et les saints. La Sainte Famille s’est reconstituée au ciel : Jésus, Marie et Joseph ne se séparent pas plus là-haut qu’ici-bas. En instituant la fête de la Sainte Famille, l’Église n’a pas voulu seulement nous rappeler un souvenir, mais proposer à notre culte une réalité, une actualité. Après la Trinité trois fois Sainte, ce groupe incomparable fera le ravissement des élus pendant l’éternité.
img_0457
La gloire de Joseph dans le ciel n’a eu son reflet sur la terre que longtemps après les splendeurs du culte prodiguées à Jésus et à Marie. On eût dit que le Père nourricier de Jésus et l’Époux virginal de Marie, cessant son rôle d’ombre tout en gardant celui de personnage discret et silencieux, se retirait à l’écart pour permettre désormais au Verbe incarné et à sa Mère de briller sans voile et de s’imposer ainsi plus rapidement aux hommages de l’univers.
Le culte du saint Patriarche apparut d’abord en Orient, notamment chez les Coptes; de là il passa en Occident où l’on vit, au XIIe siècle s’élever, une église en son honneur, et bientôt surgir des âmes saintes vouées au culte nouveau, un saint Bernard, un saint Thomas d’Aquin, une sainte Gertrude, le chancelier Gerson, mais surtout la grande réformatrice du Carmel, sainte Thérèse qui, dans une page célèbre, rendit à saint Joseph un témoignage dont l’extraordinaire influence se fait encore sentir. — C’est sous le pontificat de Sixte IV vers la fin du XVe siècle, que fut instituée, le 19 mars, la fête de Saint Joseph. Grégoire XV, en 1621, la déclara fête d’obligation. Sainte Thérèse avait su inspirer à ses filles la dévotion qui lui tenait tant au cœur : une fête nouvelle y prit naissance qui peu à peu se propagea d’un diocèse à l’autre, à mesure que les évêques la demandaient, c’était la fête du Patronage de Saint Joseph. Pie IX, très dévot au Patriarche, se chargea, en 1847, de l’étendre à toute l’Église. Ce fut lui encore qui, le 8 décembre 1870, alors que sous un ciel chargé d’orages l’effroi étreignait tous les cœurs, proclama saint Joseph Patron de l’Église universelle.
Nous n’avons encore parlé que de l’Europe. — Le Père Faber, dans son livre si pieux, Le Saint Sacrement, racontant la naissance et les progrès de la dévotion au saint Patriarche, trace en quelques lignes graphiques ce qu’elle fut à l’origine du Canada : « Puis, lorsqu’elle eut rempli toute l’Europe de ses suaves parfums, elle traversa l’Atlantique, s’enfonça dans les forêts vierges, embrassa tout le Canada, devint pour les missionnaires un auxiliaire puissant; et des milliers de sauvages firent retentir, au coucher du soleil, les bois et les prairies du Nouveau Monde des hymnes en l’honneur de saint Joseph et des louanges du Père nourricier de Notre-Seigneur » (Cité par l’abbé Ch. Sauvé, op. cit.: p. 386).
img_0458
Il est certain que le Canada s’est de tout temps distingué par sa dévotion à saint Joseph. Il eut la bonne fortune de recevoir pour premiers missionnaires des religieux de deux Ordres qui professaient une particulière dévotion au saint Patriarche. Dès 1624, saint Joseph était choisi comme Patron spécial de la Nouvelle France : « Nous avons fait une grande solennité, écrivait le Père Le Caron, Récollet où tous les habitants se sont trouvés et plusieurs sauvages, par un vœu que nous avons fait à Saint Joseph, que nous avons choisi pour Patron du pays et Protecteur de cette église naissante. »
En 1637, le Père Le Jeune, de la Compagnie de Jésus, pouvait écrire de Québec : « La Feste du glorieux Patriarche Sainct Joseph, Père, Patron et Protecteur de la Nouvelle France, est l’une des grandes solemnités de ce pays ; la veille de ce jour, qui nous est si cher, on arbora le Drapeau, et fit-on jouër le canon. Monsieur le Gouverneur fit faire des feux de réjouissance, aussi pleins d’artifices que j’en aie guère vus en France. D’un costé on avait dressé un pau, sur lequel paraissait le nom de Sainct Joseph en lumières ; au-dessus de ce nom sacré brillaient quantité de chandelles à feu, d’où partirent dix-huict ou vingt petits serpenteaux qui firent merveille. . . Le jour de la Feste, nostre Eglise fut remplie de monde et de dévotion quasi comme en un jour de Pasques, chacun bénissant Dieu de nous avoir donné pour protecteur le protecteur et l’Ange Gardien (pour ainsi dire) de Jésus-Christ son Fils. C’est, à mon advis, par sa faveur et par ses mérites, que les habitants de la Nouvelle France demeurans sur les rives du grand fleuve Sainct Laurens, ont résolu de recevoir toutes les bonnes coustumes de l’Ancienne, et de refuser l’entrée aux mauvaises. »
Les Hurons, qui avaient été mis plus spécialement sous l’égide de saint Joseph, en conçurent bientôt une si vive dévotion qu’elle leur mérita d’Urbain VIII, en 1644, un bref dont l’original se garde aux archives du collège Sainte-Marie. Le pape leur accordait une indulgence plénière pour la visite de la chapelle de Saint-Joseph au Fort Sainte-Marie, le jour de la fête du Saint et pendant l’octave.
Le 16 mars 1649, le bourg de Saint-Ignace et le bourg de Saint-Louis tombaient successivement aux mains des Iroquois. Ce jour-là même, le P. de Brébeuf rendait sa grande âme à Dieu dans d’indicibles tourments. Le lendemain, le P. Lalemant expirait à son tour, après de plus longues souffrances. Restait le Fort Sainte-Marie, dernier rempart des Français et des Hurons. Il allait subir, le 18 mars, l’assaut des Iroquois victorieux.
« Nous redoublons de dévotions, écrit le P. Ragueneau, nostre secours ne pouvant venir que du Ciel. Nous voyans à la veille de la feste du glorieux Sainct Joseph, Patron de ce pays, nous nous sentismes obligés d’avoir recours à un Protecteur si puissant. Nous fismes vœu de dire tous les mois chacun une Messe en son honneur, l’espace d’un an entier, pour ceux qui seraient Prestres ; et tous tant qu’il y avait de monde icy, y joignirent par vœu diverses pénitences.
« Tout le jour se passa dans un profond silence de part et d’autre, le pays estant dans l’effroy et dans l’attente de quelque nouveau malheur.
« Le dix-neuvième, jour du grand Sainct Joseph, une espouvante subite se jetta dans le camp ennemy, les tins se retirans avec désordre, les autres ne songeans qu’à la fuite. Leurs Capitaines furent contraints d’obéyr à la terreur qui les avait saisis ; ils précipitent leur retraite. »
Singulièrement belle encore est la relation du départ du fort Sainte-Marie, l’année suivante, pour se réfugier dans « l’île de Saint-Joseph » et y constituer « la mission de Saint-Joseph. »
Les missionnaires aimaient ainsi à donner le nom du Patriarche aux lacs, aux îles et aux baies qu’ils découvraient, aux églises et aux bourgs qu’ils fondaient.
Dans une lettre de 1668, le premier évêque de Québec parle avec affection du « bienheureux Saint Joseph, Patron spécial de cette Eglise naissante ». Son successeur dresse en 1693 un acte par lequel il établit une « confrérie en l’honneur de Saint Joseph à Ville-Marie et lieux circonvoisins », et rappelant le choix de ce saint comme « premier protecteur et patron de cette colonie », il exhorte les prêtres à « inspirer et augmenter autant qu’il sera en eux l’amour et la dévotion envers ce grand Saint ».
Ville-Marie était depuis trente-six ans sous la houlette des Messieurs de Saint-Sulpice. Ils avaient hérité de leur saint fondateur un amour très tendre pour saint Joseph. Le Père Faber, un peu avant le passage déjà cité et après avoir dit ce que les maisons du Carmel et les collèges des Jésuites firent pour cette dévotion, ajoute : « Saint-Sulpice l’adopta, et elle devint l’esprit du clergé séculier. » — Le Canada participa notoirement à cette belle émulation du clergé séculier et des communautés religieuses pour promouvoir le culte de notre premier Patron. Dans tous les diocèses, d’un océan à l’autre, que d’églises, de chapelles, d’oratoires, de collèges, de couvents, d’académies, d’écoles, érigés sous le vocable du virginal époux de la Mère de Dieu ! Véritable floraison de lis qui se mêlent à ceux de l’auguste Vierge Marie pour embaumer la terre canadienne : Flores apparuerunt in terra nostra !
Parmi toutes les sociétés religieuses dont s’honore le Canada, il en est une qui, dès son berceau en France, s’est signalée au service du saint Patriarche par un amour des plus vifs et des plus entreprenants, je veux dire la Congrégation de Sainte-Croix. L’amour de prédilection de cette société pour saint Joseph passa naturellement au Canada avec ses premiers apôtres en 1847, et depuis ce temps n’a fait que s’accroître. L’on s’explique alors que Dieu, voulant ménager au Patron du pays et de la Sainte Eglise une glorification nouvelle, destinée peut-être à devenir mondiale, ait choisi de préférence pour cette œuvre la pieuse Congrégation de Sainte-Croix.
img_0456.jpg
Oratoire Saint Joseph de Montréal
Qui ne sait l’origine très humble de l’oratoire Saint-Joseph au Mont-Royal, et l’extraordinaire allure de la dévotion des fidèles qui en fait déjà un but de pèlerinage prodigieux : c’est d’abord une médaille de saint Joseph déposée en 1896, par un religieux de Sainte-Croix, sous les racines d’un vieux pin ; c’est ensuite, comme résultat , l’achat du terrain convoité ; puis c’est un petit belvédère juché près du sommet de la montagne ; puis une toute petite chapelle qui, peu à peu, sous la poussée des foules accourant de tous côtés, s’élargit, s’allonge, s’élève, et prend enfin les proportions de la crypte monumentale, au-dessus de laquelle se dressera bientôt, nous l’espérons, la basilique définitive, consacrée à la gloire de Saint Joseph, Père, Patron et Protecteur du Canada.
N’est-ce pas un coup de la Providence que la ville de Marie ait été élue pour théâtre de ces merveilles, et plus spécialement cette partie privilégiée du Mont-Royal que le peuple appelle Côte-des-Neiges et que l’Église avait depuis longtemps dédiée à la Vierge très pure, sous le beau nom de Notre-Dame-des-Neiges ? Comme si l’Épouse vierge du Patriarche de Nazareth, sans craindre de diminuer l’élan des âmes vers sa sainte mère « la bonne Sainte Anne », nous invitait elle-même à nous rendre en foule auprès de son virginal Époux, en nous disant : Ite ad Joseph, allez à Joseph !
Il est évident que la pensée de Dieu est de répandre à flots ses grâces dans les cœurs par la médiation du saint Patriarche, et que s’il est prêt à guérir les corps des maladies, des infirmités qui les torturent, il veut plus encore le renouveau des âmes, le Sursum corda qui les rapproche, par l’imitation, des vertus si chères au cœur de Joseph, comme aux Cœurs de Jésus et de Marie : l’humilité et la douceur, la pureté, la justice et la charité, l’obéissance au souverain Maître et à ses représentants sur la terre.
Tel doit être — surtout en ce beau mois qui lui est consacré, — le caractère essentiel de notre culte au premier Patron du Canada.

mardi 19 février 2019

Son rôle est noble et grand

Pour exercer parmi les nations le rôle qui convient à sa nature et que la Providence lui a assigné, un peuple doit rester lui-même ; c’est une première et absolue condition, que rien ne saurait remplacer. Or, un peuple ne reste lui-même que par la liberté de sa vie, l’usage de sa langue, la culture de son génie. Il ne m’appartient pas de discuter ici l’avenir politique de mon pays. Mais ce que je tiens à dire, ce que je veux proclamer bien haut en présence de cette patriotique assemblée, c’est que le Canada français ne répondra aux desseins de Dieu et à sa sublime vocation que dans la mesure où il gardera sa vie propre, son caractère individuel, ses traditions vraiment nationales. 

Mgr Louis-Adolphe Paquet (1859-1942).
Et qu’est-ce donc que la vie d’un peuple ? Vivre, c’est exister, c’est respirer, c’est se mouvoir, c’est se posséder soi-même dans une juste liberté ! La vie d’un peuple, c’est le tempérament qu’il tient de ses pères, l’héritage qu’il en a reçu, l’histoire dont il nourrit son esprit, l’autonomie dont il jouit et qui le protège contre toute force absorbante et tout mélange corrupteur.

Qu’on ne s’y trompe pas : la grandeur, l’importance véritable d’un pays dépend moins du nombre de ses habitants ou de la force de ses armées, que du rayonnement social de ses œuvres et de la libre expansion de sa vie. Qu’était la Grèce dans ses plus beaux jours ? un simple lambeau de terre, comme aujourd’hui, tout déchiqueté, pendant aux bords de la Méditerranée, et peuplé à peine de quelques millions de citoyens. Et cependant qui l’ignore ? de tous les peuples de l’Antiquité, nul ne s’est élevé si haut dans l’échelle de la gloire ; nul aussi n’a porté si loin l’empire de son génie et n’a marqué d’une plus forte empreinte l’antique civilisation. J’oserai le déclarer ; il importe plus à notre race, au prestige de son nom et à la puissance de son action, de garder dans une humble sphère le libre jeu de son organisme et de sa vie que de graviter dans l’orbite de vastes systèmes planétaires.

Du reste, la vie propre ne va guère sans la langue ; et l’idiome béni que parlaient nos pères, qui nous a transmis leur foi, leurs exemples, leurs vertus, leurs luttes, leurs espérances, touche de si près à notre mission qu’on ne saurait l’en séparer. La langue d’un peuple est toujours un bien sacré ; mais quand cette langue s’appelle la langue française, quand elle a l’honneur de porter comme dans un écrin le trésor de la pensée humaine enrichi de toutes les traditions des grands siècles catholiques, la mutiler serait un crime, la mépriser, la négliger même, une apostasie. C’est par cet idiome en quelque sorte si chrétien, c’est par cet instrument si bien fait pour répandre dans tous les esprits les clartés du vrai et les splendeurs du beau, pour mettre en lumière tout ce qui ennoblit, tout ce qui éclaire, tout ce qui orne et perfectionne l’humanité, que nous pourrons jouer un rôle de plus en plus utile à l’Église, de plus en plus honorable pour nous-mêmes.

Et ce rôle grandira, croîtra en influence, à mesure que s’élèvera le niveau de notre savoir et que la haute culture intellectuelle prendra chez nous un essor plus ample et plus assuré. Car, on a beau dire, mes Frères, c’est la science qui mène le monde. Cachées sous le voile des sens ou derrière l’épais rideau de la matière, les idées abstraites demeurent, il est vrai, invisibles ; mais semblables à cette force motrice que personne ne voit et qui distribue partout avec une si merveilleuse précision la lumière et le mouvement, ce sont elles qui inspirent tous les conseils, qui déterminent toutes les résolutions, qui mettent en branle toutes les énergies. Voilà pourquoi l’importance des universités est si considérable, et pourquoi encore les réjouissances qui auront lieu demain sont si étroitement liées à notre grande fête nationale et en forment, pour ainsi dire, le complément nécessaire.

Ah ! l’on me dira sans doute qu’il faut être pratique, que pour soutenir la concurrence des peuples modernes il importe souverainement d’accroître la richesse publique et de concentrer sur ce point tous nos efforts. De fait, tous en conviennent, nous entrons dans une ère de progrès : l’industrie s’éveille ; une vague montante de bien-être, d’activité, de prospérité, envahit nos campagnes ; sur les quais de nos villes, la fortune souriante étage ses greniers d’abondance et le commerce, devenu chaque jour plus hardi, pousse vers nos ports la flotte pacifique de ses navires géants.

À Dieu ne plaise, mes Frères, que je méprise ces bienfaits naturels de la Providence, et que j’aille jusqu’à prêcher à mes concitoyens un renoncement fatal aux intérêts économiques dont ils ont un si vif souci. La richesse n’est interdite à aucun peuple ni à aucune race ; elle est même la récompense d’initiatives fécondes, d’efforts intelligents et de travaux persévérants.

La langue d’un peuple est toujours un bien sacré ; mais quand cette langue s’appelle la langue française, quand elle a l’honneur de porter comme dans un écrin le trésor de la pensée humaine enrichi de toutes les traditions des grands siècles catholiques, la mutiler serait un crime, la mépriser, la négliger même, une apostasie.


« Le matérialisme n'a jamais rien fondé de grand ni de durable ».
Une famille canadienne-française, vers 1910.
Mais prenons garde ; n’allons pas faire de ce qui n’est qu’un moyen, le but même de notre action sociale. N’allons pas descendre du piédestal où Dieu nous a placés, pour marcher au pas vulgaire des générations assoiffées d’or et de jouissances. Laissons à d’autres nations, moins éprises d’idéal, ce mercantilisme fiévreux et ce grossier naturalisme qui les rivent à la matière. Notre ambition, à nous, doit tendre et viser plus haut ; plus hautes doivent être nos pensées, plus hautes nos aspirations. Un publiciste distingué a écrit : « Le matérialisme n’a jamais rien fondé de grand ni de durable. » Cette parole vaut un axiome. Voulons-nous, mes Frères, demeurer fidèles à nous-mêmes, et à la mission supérieure et civilisatrice qui se dégage de toute notre histoire, et qui a fait jusqu’ici l’honneur de notre race ? Usons des biens matériels, non pour eux-mêmes, mais pour les biens plus précieux qu’ils peuvent nous assurer ; usons de la richesse, non pour multiplier les vils plaisirs des sens, mais pour favoriser les plaisirs plus nobles, plus élevés de l’âme ; usons du progrès, non pour nous étioler dans le béotisme qu’engendre trop souvent l’opulence, mais pour donner à nos esprits des ailes plus larges et à nos cœurs un plus vigoureux élan.

Notre vocation l’exige. Et plus nous nous convaincrons de cette vocation elle-même, plus nous en saisirons le caractère vrai et la puissante portée moralisatrice et religieuse, plus aussi nous saurons trouver dans notre patriotisme ce zèle ardent et jaloux, ce courage éclairé et généreux qui, pour faire triompher un principe, ne recule devant aucun sacrifice. L’intelligence de nos destinées nous interdira les molles complaisances, les lâches abandons, les résignations faciles.

Soyons patriotes, mes Frères ; soyons-le en désirs et en paroles sans doute, mais aussi et surtout en action. C’est l’action commune, le groupement des forces, le ralliement des pensées et des volontés autour d’un même drapeau qui gagne les batailles. Et quand faut-il que cette action s’exerce ? quand est-il nécessaire de serrer les rangs ? Ah ! chaque fois que la liberté souffre, que le droit est opprimé, que ce qui est inviolable a subi une atteinte sacrilège ; chaque fois que la nation voit monter à l’horizon quelque nuage menaçant, ou que son cœur saigne de quelque blessure faite à ses sentiments les plus chers.

N’oublions pas non plus que tous les groupes, où circule une même sève nationale, sont solidaires. Il est juste, il est opportun que cette solidarité s’affirme ; que tous ceux à qui la Providence a départi le même sang, la même langue, les mêmes croyances, le même souci des choses spirituelles et immortelles, resserrent entre eux ces liens sacrés, et poussent l’esprit d’union, de confraternité sociale, aussi loin que le permettent leurs devoirs de loyauté politique. Les sympathies de race sont comme les notions de justice et d’honneur : elles ne connaissent pas de frontières.


Enfin, mes Frères, pour conserver et consolider cette unité morale dont l’absence stérilisaient tous nos efforts, rien n’est plus essentiel qu’une soumission filiale aux enseignements de l’Église et une docilité parfaite envers les chefs autorisés qui représentent parmi nous son pouvoir. Cette docilité et cette soumission sont assurément nécessaires à toutes les nations chrétiennes ; elles le sont bien davantage à un peuple qui, comme le nôtre, nourri tout d’abord et, pour ainsi dire, bercé sur les genoux de l’Église, n’a vécu que sous son égide, n’a grandi que par ses soins pieux, et poursuit une mission inséparable des progrès de la religion sur ce continent. Plus une société témoigne de respect, plus elle accorde d’estime, de confiance et de déférence au pouvoir religieux, plus aussi elle acquiert de titres à cette protection, parfois secrète, mais toujours efficace, dont Dieu couvre, comme d’un bouclier, les peuples fidèles. Quelle garantie pour notre avenir ! et combien le spectacle de ce jour est propre à affermir notre foi et à soutenir nos meilleures espérances ! L’Église et l’État, le clergé et les citoyens, toutes les sociétés, toutes les classes, tous les ordres, toutes les professions, se sont donné la main pour venir au pied de l’autel, en face de Celui qui fait et défait les empires, renouveler l’alliance étroite conclue non loin d’ici, à la naissance même de cette ville, entre la patrie et Dieu. Et pour que rien ne manquât à la solennité de cet acte public, la Providence a voulu qu’un représentant direct de Sa Sainteté Léon XIII, que d’illustres visiteurs, des fils distingués de notre ancienne mère-patrie, rehaussent par leur présence l’éclat et la beauté de cette cérémonie.

Un publiciste distingué a écrit : « Le matérialisme n’a jamais rien fondé de grand ni de durable. » Cette parole vaut un axiome.

Eh ! bien, mes Frères, ce pacte social dont vous êtes les témoins émus, cet engagement national auquel chacun, ce semble, est heureux de souscrire par la pensée et par le cœur, qu’il soit et qu’il demeure à jamais sacré ! Qu’il s’attache comme un signe divin au front de notre race ! C’est la grande charte qui doit désormais nous régir. Cette charte, où sont inscrits tous les droits, où sont reconnues toutes les saintes libertés, qu’elle soit promulguée partout, sur les portes de nos cités, sur les murs de nos temples, dans l’enceinte de nos parlements et de nos édifices publics ! Qu’elle dirige nos législateurs, qu’elle éclaire nos magistrats, qu’elle inspire tous nos écrivains ! Qu’elle soit la loi de la famille, la loi de l’école, la loi de l’atelier, la loi de l’hôpital ! Qu’elle gouverne, en un mot, la société canadienne tout entière !

De cette sorte, notre nationalité, jeune encore, mais riche des dons du ciel, entrera d’un pas assuré dans la plénitude de sa force et de sa gloire. Pendant qu’autour de nous d’autres peuples imprimeront dans la matière le sceau de leur génie, notre esprit tracera plus haut, dans les lettres et les sciences chrétiennes, son sillon lumineux. Pendant que d’autres races, catholiques elles aussi, s’emploieront à développer la charpente extérieure de l’Église, la nôtre par un travail plus intime et par des soins plus délicats préparera ce qui en est la vie, ce qui en est le cœur, ce qui en est l’âme. Pendant que nos rivaux revendiqueront, sans doute dans des luttes courtoises, l’hégémonie de l’industrie et de la finance, nous, fidèles à notre vocation première, nous ambitionnerons avant tout l’honneur de la doctrine et les palmes de l’apostolat.

Nous maintiendrons sur les hauteurs le drapeau des antiques croyances, de la vérité, de la justice, de cette philosophie qui ne vieillit pas parce qu’elle est éternelle ; nous l’élèverons fier et ferme, au-dessus de tous les vents et de tous les orages ; nous l’offrirons aux regards de toute l’Amérique comme l’emblème glorieux, le symbole, l’idéal vivant de la perfection sociale et de la véritable grandeur des nations. 

Alors, mieux encore qu’aujourd’hui, se réalisera cette parole prophétique qu’un écho mystérieux apporte à mes oreilles et qui, malgré la distance des siècles où elle fut prononcée, résume admirablement la signification de cette fête : Eritis mihi in populum, et ego ero vobis in Deum. Vous serez mon peuple, et moi je serai votre Dieu.

Ainsi soit-il, avec la bénédiction de Mgr l’Archevêque !



-Mgr Louis-Adolphe Paquet - extrait du sermon La vocation de la race française en Amérique. Québec. 23 juin 1902

mardi 11 décembre 2018

La centralisation fédérale soutenue par les réseaux gauchistes

Voici un extrait du cahier no. 3 de Robert Rumilly, Les socialistes dominent le réseau gauchiste (1959). Si Dieu veut, cet ouvrage sera réédité en 2019 aux Éditions de la Vérité.

-Tradition Québec


La Cour Suprême du Canada.
La démission sinon la trahison nationale des gauchistes se produit à un moment crucial. Car
l'offensive centralisatrice continue, régulière, méthodique, acharnée. C'est à la vie même du Canada français qu'on en veut.

La Cour Suprême joue un rôle important dans cette vaste manœuvre.

La Cour Suprême est une création fédérale, qui date de 1875. C'est le gouvernement libéral d'Alexander Mackenzie - le premier gouvernement libéral occupant le pouvoir à Ottawa depuis la Confédération - qui a réalisé cette première grande mesure centralisatrice. Il porta ainsi la première atteinte à l'autonomie des provinces.

La Cour Suprême est un tribunal fédéral, siégeant à Ottawa, à deux pas des ministères fédéraux, dans une atmosphère éminemment centralisatrice.

J'ai vécu à Ottawa pendant treize ans. Il y a peu, il y a très peu de fonctionnaires qui échappent à cette ambiance centralisatrice. Les hauts fonctionnaires sont les plus facilement emportés par le courant, pour cette raison que la centralisation fédérale augmente leur influence, leur pouvoir, le véritable contrôle qu'ils exercent sur toute la vie du pays. Le simple esprit de corps conduit les fonctionnaires fédéraux, consciemment ou inconsciemment, à désirer la puissance de leur administration, et partant la centralisation fédérale. La Cour Suprême, tribunal fédéral, siège à Ottawa, dans la serre chaude de la centralisation.

Est-il surprenant que la Cour Suprême semble - appliquer à démolir notre législation provinciale, à ébranler le prestige et la force de l'État québécois en abrogeant ses décisions ?

Les exemples abondent depuis quelques années. Ils se multiplient sur un rythme inquiétant. La Cour Suprême a cassé le règlement municipal exigeant l'observance des fêtes d'obligation par les magasins. La Cour Suprême, à la demande de l'avocat socialiste Jacques Perrault, président du Devoir, a brisé la Loi du Cadenas, gênante pour les seuls communistes. La Cour Suprême donne gain de cause au « Témoin de Jéhovah » Roncarelli contre le premier ministre et procureur général de la province. (Et l'abbé Gérard Dion l'approuve et s'en réjouit !) La Cour Suprême casse la décision de la Cour Supérieure qui déclarait la formule Rand - retenue obligatoire des cotisations syndicale - illégale dans notre province parce que contraire a l'esprit de notre Code civil.

La plupart de ces décisions de la Cour Suprême sont prises malgré la dissidence de ses membres canadiens-français. Tout se passe, répétons-le, comme si la Cour Suprême, puissant instrument d'assimilation, s'appliquait à démanteler l'État canadien-français de Québec.

Et nos gauchistes applaudissent. Ils poussent même la Cour Suprême à intervenir, ils la sollicitent d'intervenir. Nos gauchistes s'acharnent contre l'État provincial. comme s'ils voulaient briser les cadres dans lesquels et grâce auxquels les Canadiens français ont conservé leur originalité de peuple. Répétons, car c'est important, que Marcel Rioux, dans Cité Libre, reproche à « l'idéologie clérico-nationaliste » sa thèse favorite, qui est « de renforcer le gouvernement provincial du Québec ». Hier Jacques Perrault faisait abroger la loi du Cadenas. Aujourd'hui - fin avril 1959 - Antoine Geoffrion, l'avocat libéral de gauche qui a remis la Presse entre les mains de Jean-Louis Gagnon, demande l'abrogation de la loi québécoise donnant existence à la Cour des magistrats. L'oubli d'une formalité juridique oblige Antoine Geoffrion à renoncer, au dernier moment. Mais comment n'a-t-il pas honte de son geste !

Mgr Jean-François Hubert, évêque de Québec.
La manœuvre centralisatrice est presque aussi directe et tout aussi dangereuse, voire davantage, sur le terrain de l'éducation.

Le gouvernement libéral. ayant accaparé des sources de revenus qui devraient revenir aux provinces, a distribué des subventions aux universités et créé le Conseil canadien des Arts, pour s'occuper de matières réservées aux provinces par la constitution. Le gouvernement conservateur n'a supprimé aucun de ces empiétements. Il a même augmenté les subventions aux universités.

Le Conseil canadien des Arts, dans l'esprit des centralisateurs. n'est que le noyau, l'embryon d'une très grosse machine. Le Dr B. S. Keirstead, professeur à l'Université de Toronto, demande la création d'une université nationale à Ottawa.

Si l'on me permet de le rappeler, j'ai écrit il n'y a pas si longtemps dans L'infiltration gauchiste au Canada français :

« Nous revenons donc au fameux projet d'institution royale, qui apparaissait au fanatique Ryland, selon ses propres termes, comme « un moyen très puissant de modifier graduellement les sentiments politiques et religieux des Canadiens français ». Nous revenons même un peu plus en arrière, avec le projet d'université nationale, fort analogue au projet de l'évêque anglican Inglis, que Mgr Hubert fit échouer en 1789. Les centralisateurs et leurs instruments ou complices nous ont fait reculer de plus de cent cinquante ans.
« Si un grand sursaut ne secoue pas l'opinion canadienne-française, si nous continuons à glisser sur la double pente du gauchisme et de la centralisation, les étudiants d'aujourd'hui verront, avant la fin de leur carrière, l'instauration d'un ministère de l’Instruction publique à Ottawa. [NDLR : Rumilly visait juste, car ce ministère fut créé et se nomme le Ministère du patrimoine canadien] J'espère que les recteurs, professeurs et étudiants savent ce que cela impliquerait à plus ou moins longue échéance. »

Il y a deux ans que je faisais cette prédiction.

Or il circule aujourd'hui à Ottawa un projet de création d'un ministère de la Culture. Le Droit, bien placé pour savoir ce qui se passe à Ottawa, le signalait dès le 20 décembre dernier. Ce ministère engloberait Radio-Canada, le Conseil des Arts, le Musée National, l'imprimerie Nationale, le Conseil des Recherches et l'Office National du Film. Pour atténuer le coup, ou si vous voulez pour dorer la pilule, le premier titulaire de ce ministère serait un Canadien français. On mentionne Léon Baker ; on cite même Noël Dorion, ce qui est le comble de l'adresse puisque Noël Dorion passe à la fois pour l'un des plus brillants et des plus patriotes parmi nos députés fédéraux.

Le projet ne se réalisera peut-être pas tout de suite. Mais il est dans l'air. Il y a un peu plus de dix ans maintenant que j'en avertis les Canadiens français, mes compatriotes : le but ultime des centralisateurs est de s'emparer de l'éducation. Le jour où ils y réussiront, on pourra sonner le glas dans toutes les paroisses de Québec.

Les milieux atteints par le gauchisme cessent de combattre le mouvement centralisateur. Les gauchistes les plus effrontés le soutiennent. Mon confrère avait-il tort de déceler une trahison nationale ?



-Robert Rumilly, Les socialistes dominent le réseau gauchiste. Montréal. 1956. P. 149-153.