Pour exercer parmi les nations le rôle qui convient à
sa nature et que la Providence lui a assigné, un peuple
doit rester lui-même ; c’est une première et absolue
condition, que rien ne saurait remplacer. Or, un peuple
ne reste lui-même que par la liberté de sa vie, l’usage de
sa langue, la culture de son génie. Il ne m’appartient pas
de discuter ici l’avenir politique de mon pays.
Mais ce que je tiens à dire, ce que je veux proclamer bien haut
en présence de cette patriotique assemblée, c’est que le
Canada français ne répondra aux desseins de Dieu et à
sa sublime vocation que dans la mesure où il gardera sa
vie propre, son caractère individuel, ses traditions
vraiment nationales.
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| Mgr Louis-Adolphe Paquet (1859-1942). |
Et qu’est-ce donc que la vie d’un peuple ? Vivre,
c’est exister, c’est respirer, c’est se mouvoir, c’est se
posséder soi-même dans une juste liberté ! La vie d’un
peuple, c’est le tempérament qu’il tient de ses pères,
l’héritage qu’il en a reçu, l’histoire dont il nourrit son
esprit, l’autonomie dont il jouit et qui le protège contre
toute force absorbante et tout mélange corrupteur.
Qu’on ne s’y trompe pas : la grandeur, l’importance
véritable d’un pays dépend moins du nombre de ses
habitants ou de la force de ses armées, que du
rayonnement social de ses œuvres et de la libre
expansion de sa vie. Qu’était la Grèce dans ses plus
beaux jours ? un simple lambeau de terre, comme
aujourd’hui, tout déchiqueté, pendant aux bords de la
Méditerranée, et peuplé à peine de quelques millions de
citoyens. Et cependant qui l’ignore ? de tous les peuples
de l’Antiquité, nul ne s’est élevé si haut dans l’échelle
de la gloire ; nul aussi n’a porté si loin l’empire de son
génie et n’a marqué d’une plus forte empreinte
l’antique civilisation. J’oserai le déclarer ; il importe plus à notre race, au prestige de son nom et à la
puissance de son action, de garder dans une humble
sphère le libre jeu de son organisme et de sa vie que de
graviter dans l’orbite de vastes systèmes planétaires.
Du reste, la vie propre ne va guère sans la langue ; et
l’idiome béni que parlaient nos pères, qui nous a
transmis leur foi, leurs exemples, leurs vertus, leurs
luttes, leurs espérances, touche de si près à notre
mission qu’on ne saurait l’en séparer.
La langue d’un
peuple est toujours un bien sacré ; mais quand cette
langue s’appelle la langue française, quand elle a
l’honneur de porter comme dans un écrin le trésor de la
pensée humaine enrichi de toutes les traditions des
grands siècles catholiques, la mutiler serait un crime, la
mépriser, la négliger même, une apostasie. C’est par cet
idiome en quelque sorte si chrétien, c’est par cet
instrument si bien fait pour répandre dans tous les
esprits les clartés du vrai et les splendeurs du beau, pour
mettre en lumière tout ce qui ennoblit, tout ce qui
éclaire, tout ce qui orne et perfectionne l’humanité, que
nous pourrons jouer un rôle de plus en plus utile à
l’Église, de plus en plus honorable pour nous-mêmes.
Et ce rôle grandira, croîtra en influence, à mesure
que s’élèvera le niveau de notre savoir et que la haute
culture intellectuelle prendra chez nous un essor plus
ample et plus assuré. Car, on a beau dire, mes Frères, c’est la science qui mène le monde. Cachées sous le
voile des sens ou derrière l’épais rideau de la matière,
les idées abstraites demeurent, il est vrai, invisibles ;
mais semblables à cette force motrice que personne ne
voit et qui distribue partout avec une si merveilleuse
précision la lumière et le mouvement, ce sont elles qui
inspirent tous les conseils, qui déterminent toutes les
résolutions, qui mettent en branle toutes les énergies.
Voilà pourquoi l’importance des universités est si
considérable, et pourquoi encore les réjouissances qui
auront lieu demain sont si étroitement liées à notre
grande fête nationale et en forment, pour ainsi dire, le
complément nécessaire.
Ah ! l’on me dira sans doute qu’il faut être pratique,
que pour soutenir la concurrence des peuples modernes
il importe souverainement d’accroître la richesse
publique et de concentrer sur ce point tous nos efforts.
De fait, tous en conviennent, nous entrons dans une ère
de progrès : l’industrie s’éveille ; une vague montante
de bien-être, d’activité, de prospérité, envahit nos
campagnes ; sur les quais de nos villes, la fortune
souriante étage ses greniers d’abondance et le
commerce, devenu chaque jour plus hardi, pousse vers
nos ports la flotte pacifique de ses navires géants.
À Dieu ne plaise, mes Frères, que je méprise ces
bienfaits naturels de la Providence, et que j’aille jusqu’à prêcher à mes concitoyens un renoncement fatal aux
intérêts économiques dont ils ont un si vif souci. La
richesse n’est interdite à aucun peuple ni à aucune race ;
elle est même la récompense d’initiatives fécondes,
d’efforts intelligents et de travaux persévérants.
La langue d’un peuple est toujours un bien sacré ; mais quand cette langue s’appelle la langue française, quand elle a l’honneur de porter comme dans un écrin le trésor de la pensée humaine enrichi de toutes les traditions des grands siècles catholiques, la mutiler serait un crime, la mépriser, la négliger même, une apostasie.
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« Le matérialisme n'a jamais rien fondé de grand ni de durable ».
Une famille canadienne-française, vers 1910. |
Mais prenons garde ; n’allons pas faire de ce qui
n’est qu’un moyen, le but même de notre action sociale.
N’allons pas descendre du piédestal où Dieu nous a
placés, pour marcher au pas vulgaire des générations
assoiffées d’or et de jouissances. Laissons à d’autres
nations, moins éprises d’idéal, ce mercantilisme
fiévreux et ce grossier naturalisme qui les rivent à la
matière. Notre ambition, à nous, doit tendre et viser
plus haut ; plus hautes doivent être nos pensées, plus
hautes nos aspirations. Un publiciste distingué a écrit :
« Le matérialisme n’a jamais rien fondé de grand ni de
durable. » Cette parole vaut un axiome. Voulons-nous,
mes Frères, demeurer fidèles à nous-mêmes, et à la
mission supérieure et civilisatrice qui se dégage de
toute notre histoire, et qui a fait jusqu’ici l’honneur de
notre race ? Usons des biens matériels, non pour eux-mêmes, mais pour les biens plus précieux qu’ils
peuvent nous assurer ; usons de la richesse, non pour
multiplier les vils plaisirs des sens, mais pour favoriser
les plaisirs plus nobles, plus élevés de l’âme ; usons du
progrès, non pour nous étioler dans le béotisme
qu’engendre trop souvent l’opulence, mais pour donner à nos esprits des ailes plus larges et à nos cœurs un plus
vigoureux élan.
Notre vocation l’exige. Et plus nous nous
convaincrons de cette vocation elle-même, plus nous en
saisirons le caractère vrai et la puissante portée
moralisatrice et religieuse, plus aussi nous saurons
trouver dans notre patriotisme ce zèle ardent et jaloux,
ce courage éclairé et généreux qui, pour faire triompher
un principe, ne recule devant aucun sacrifice.
L’intelligence de nos destinées nous interdira les molles
complaisances, les lâches abandons, les résignations
faciles.
Soyons patriotes, mes Frères ; soyons-le en désirs et
en paroles sans doute, mais aussi et surtout en action.
C’est l’action commune, le groupement des forces, le
ralliement des pensées et des volontés autour d’un
même drapeau qui gagne les batailles. Et quand faut-il
que cette action s’exerce ? quand est-il nécessaire de
serrer les rangs ? Ah ! chaque fois que la liberté souffre,
que le droit est opprimé, que ce qui est inviolable a subi
une atteinte sacrilège ; chaque fois que la nation voit
monter à l’horizon quelque nuage menaçant, ou que son
cœur saigne de quelque blessure faite à ses sentiments
les plus chers.
N’oublions pas non plus que tous les groupes, où
circule une même sève nationale, sont solidaires. Il est juste, il est opportun que cette solidarité s’affirme ; que
tous ceux à qui la Providence a départi le même sang, la
même langue, les mêmes croyances, le même souci des
choses spirituelles et immortelles, resserrent entre eux
ces liens sacrés, et poussent l’esprit d’union, de
confraternité sociale, aussi loin que le permettent leurs
devoirs de loyauté politique. Les sympathies de race
sont comme les notions de justice et d’honneur : elles
ne connaissent pas de frontières.
Enfin, mes Frères,
pour conserver et consolider cette
unité morale dont l’absence stérilisaient tous nos
efforts, rien n’est plus essentiel qu’une soumission
filiale aux enseignements de l’Église et une docilité
parfaite envers les chefs autorisés qui représentent
parmi nous son pouvoir. Cette docilité et cette
soumission sont assurément nécessaires à toutes les
nations chrétiennes ; elles le sont bien davantage à un
peuple qui, comme le nôtre, nourri tout d’abord et, pour
ainsi dire, bercé sur les genoux de l’Église, n’a vécu
que sous son égide, n’a grandi que par ses soins pieux,
et poursuit une mission inséparable des progrès de la
religion sur ce continent. Plus une société témoigne de
respect, plus elle accorde d’estime, de confiance et de
déférence au pouvoir religieux, plus aussi elle acquiert
de titres à cette protection, parfois secrète, mais
toujours efficace, dont Dieu couvre, comme d’un
bouclier, les peuples fidèles. Quelle garantie pour notre avenir ! et combien le spectacle de ce jour est propre à
affermir notre foi et à soutenir nos meilleures
espérances ! L’Église et l’État, le clergé et les citoyens,
toutes les sociétés, toutes les classes, tous les ordres,
toutes les professions, se sont donné la main pour venir
au pied de l’autel, en face de Celui qui fait et défait les
empires, renouveler l’alliance étroite conclue non loin
d’ici, à la naissance même de cette ville, entre la patrie
et Dieu. Et pour que rien ne manquât à la solennité de
cet acte public, la Providence a voulu qu’un
représentant direct de Sa Sainteté Léon XIII, que
d’illustres visiteurs, des fils distingués de notre
ancienne mère-patrie, rehaussent par leur présence
l’éclat et la beauté de cette cérémonie.
Un publiciste distingué a écrit : « Le matérialisme n’a jamais rien fondé de grand ni de durable. » Cette parole vaut un axiome.
Eh ! bien, mes Frères, ce pacte social dont vous êtes
les témoins émus, cet engagement national auquel
chacun, ce semble, est heureux de souscrire par la
pensée et par le cœur, qu’il soit et qu’il demeure à
jamais sacré ! Qu’il s’attache comme un signe divin au
front de notre race ! C’est la grande charte qui doit
désormais nous régir. Cette charte, où sont inscrits tous
les droits, où sont reconnues toutes les saintes libertés,
qu’elle soit promulguée partout, sur les portes de nos
cités, sur les murs de nos temples, dans l’enceinte de
nos parlements et de nos édifices publics ! Qu’elle
dirige nos législateurs, qu’elle éclaire nos magistrats,
qu’elle inspire tous nos écrivains ! Qu’elle soit la loi de la famille, la loi de l’école, la loi de l’atelier, la loi de
l’hôpital ! Qu’elle gouverne, en un mot, la société
canadienne tout entière !
De cette sorte, notre nationalité, jeune encore, mais
riche des dons du ciel, entrera d’un pas assuré dans la
plénitude de sa force et de sa gloire. Pendant qu’autour
de nous d’autres peuples imprimeront dans la matière le
sceau de leur génie, notre esprit tracera plus haut, dans
les lettres et les sciences chrétiennes, son sillon
lumineux. Pendant que d’autres races, catholiques elles
aussi, s’emploieront à développer la charpente
extérieure de l’Église, la nôtre par un travail plus intime
et par des soins plus délicats préparera ce qui en est la
vie, ce qui en est le cœur, ce qui en est l’âme. Pendant
que nos rivaux revendiqueront, sans doute dans des
luttes courtoises, l’hégémonie de l’industrie et de la
finance, nous, fidèles à notre vocation première, nous
ambitionnerons avant tout l’honneur de la doctrine et
les palmes de l’apostolat.
Nous maintiendrons sur les hauteurs le drapeau des
antiques croyances, de la vérité, de la justice, de cette
philosophie qui ne vieillit pas parce qu’elle est
éternelle ; nous l’élèverons fier et ferme, au-dessus de
tous les vents et de tous les orages ; nous l’offrirons aux
regards de toute l’Amérique comme l’emblème
glorieux, le symbole, l’idéal vivant de la perfection sociale et de la véritable grandeur des nations.
Alors, mieux encore qu’aujourd’hui, se réalisera
cette parole prophétique qu’un écho mystérieux apporte
à mes oreilles et qui, malgré la distance des siècles où
elle fut prononcée, résume admirablement la
signification de cette fête :
Eritis mihi in populum, et
ego ero vobis in Deum. Vous serez mon peuple, et moi
je serai votre Dieu.
Ainsi soit-il, avec la bénédiction de Mgr
l’Archevêque !
-Mgr Louis-Adolphe Paquet - extrait du sermon
La vocation de la race française en Amérique. Québec. 23 juin 1902