lundi 31 octobre 2016

Vrai et faux oecuménisme



Œcuménisme catholique traditionnel
Œcuménisme post Vatican II
Type de réunion des églises
Réunion par retour à l’unique Eglise des chrétiens [l’Eglise catholique], séparés de Rome par le schisme et l’hérésie.
Réunion par recomposition en un seul tout de toutes les Eglises chrétiennes considérées comme égales entre elles.
Doctrine
1. L’Eglise est une. L’unité est l’une des marques de l’Eglise (une, sainte, catholique et apostolique), et non un objectif à poursuivre, comme s’il n’était pas déjà réalisé.
1. Aucune Eglise ne peut aujourd’hui revendiquer le privilège d’être l’unique Eglise.
2. Hors de l’Eglise, point de salut.
2. En attendant l’unité future, chacun fait normalement son salut dans sa propre Eglise.
3. Il y a une inégalité fondamentale entre l’Eglise catholique qui possède la vérité et la succession apostolique, et les autres Eglises chrétiennes qui ne possèdent ni l’une ni l’autre.
3. Il y a égalité entre toutes les Eglises chrétiennes, fragments d’égal mérite d’un grand tout à recomposer.
Attitude
1. Les Eglises protestantes sont considérées beaucoup plus comme des obstacles au salut que comme des moyens de salut.
1. Toutes les Eglises chrétiennes sont considérées comme des moyens de salut.
2. Souci d’accueillir et de convertir les chrétiens séparés de Rome. Prière à cette intention.
2. Marche vers l’unité (« conversion au Christ total ») par les activités religieuses interconfessionnelles, la vie en commun. En attendant l’unité future, chacun reste fidèle à sa propre Eglise et conserve sa doctrine en cherchant à l’approfondir.


Source Arnaud de Lassus, Connaissance élémentaire du Protestantisme.

jeudi 27 octobre 2016

Martyre des pères Brébeuf et Lalemant

Martyre des pères Brébeuf et Lalemant
Dans le bourg de Saint-Louis se trouvaient alors les Pères de Brébeuf et Gabriel Lalemant, qui étaient
chargés des cinq bourgades voisines. Ils avaient refusé de suivre les fuyards, et étaient restés pour secourir ceux des chrétiens qui allaient être exposés aux dangers du combat. Au milieu des horreurs de la mêlée, pendant que les décharges de la mousqueterie, les cris des guerriers, les gémissements des blessés formaient autour d'eux une épouvantable confusion de bruit, qui déchiraient les oreilles et attristaient le cœur, les deux missionnaires se tenaient auprès de la brèche, l'un occupé à baptiser les catéchumènes, et l'autre donnant l'absolution à ceux qui étaient déjà chrétiens. Ils furent bientôt saisis eux-mêmes et envoyés avec les autres prisonniers au bourg de Saint-Ignace. En même temps, les vainqueurs expédiaient des éclaireurs pour examiner les défenses de la maison de Sainte-Marie, et, sur leur rapport favorable, le conseil de guerre décida de l'attaquer le lendemain. De leur côté, les Français se préparaient à une vigoureuse défense, tous étant résolus de mourir plutôt que de se rendre. Deux cents Iroquois s'avancèrent en effet; mais ils furent repoussés par des Hurons de la tribu de l'Ours et obligés de se mettre à l'abri derrière ce qui restait de palissade de Saint-Louis. Après plusieurs escarmouches, où tour à tour les deux partis furent vainqueurs et vaincus, les Iroquois restèrent maîtres du champ de bataille; la victoire leur avait cependant coûté cher, car ils avaient perdu près de cent de leurs meilleurs guerriers. Cependant ceux qui étaient entrés au fort de Saint-Ignace voulurent se donner le plaisir de torturer les deux jésuites. Ceux-ci s'attendaient déjà aux tourments réservés aux prisonniers; le P. de Brébeuf avait même, quelque temps auparavant, annoncé sa mort comme prochaine.

Salués à leur arrivée par une rude bastonnade, ils sont attachés au poteau et tourmentés avec le fer et le feu; on leur suspend au cou un collier de haches rougies sur des charbons ; on leur met des ceintures d'écorce, enduites de poix et de résine enflammées ; en dérision du saint baptême on leur verse de l'eau bouillante sur la tête. Quelques Hurons transfuges se montrent les plus cruels et joignent l'insulte à la cruauté : "Tu nous as dit, Echon, répétaient-ils, que plus on souffre en ce monde plus on est heureux dans l'autre: eh bien, nous sommes tes amis, puisque nous te procurons un plus grand bonheur dans le ciel. Remercie-nous des bons services que nous te rendons." Dans le plus fort de ses tourments, le P. Gabriel Lalemant levait les yeux au ciel, joignant les mains et demandant à Dieu du secours. Le P. de Brébeuf demeurait comme un rocher, insensible au fer et au feu, sans pousser un seul cri, ni même un seul soupir. De temps en temps, il élevait la voix pour annoncer la vérité aux infidèles et pour encourager les chrétiens qu'on torturait autour de lui. Irrités de la sainte liberté avec laquelle il leur parlait, ses bourreaux lui coupèrent le nez, lui arrachèrent les lèvres, et lui enfoncèrent un fer rouge dans la bouche. Le héros chrétien conserva le plus grand calme, et son regard était si ferme et si assuré, qu'il semblait encore commander à ses bourreaux.

On amena alors près du P. de Brébeuf son jeune compagnon couvert d'écorces de sapin, auxquelles on se préparait à mettre le feu ; celui-ci se jetant aux pieds du vieux missionnaire, se recommanda à ses prières et répéta les paroles de l'apôtre saint Paul : "Nous avons été mis en spectacle au monde, aux anges et aux hommes". En ramenant le P. Lalemant à son poteau, on alluma les écorces qui le couvraient, et ses bourreaux s'arrêtaient pour goûter le plaisir de le voir brûler lentement et d'entendre les soupirs qu'il ne pouvait s'empêcher de pousser.

Statue de saint Jean de Brébeuf sur la façade
du parlement de Québec
Rendus furieux par l'odeur du sang, les Iroquois se surpassèrent dans cette occasion par des raffinements de cruauté ; ils arrachèrent les yeux du P. Lalemant et mirent à la place des charbons ardents; ils taillaient sur les cuisses et sur les bras des deux missionnaires des morceaux de chair, qu'ils faisaient rôtir sur des charbons et qu'ils dévoraient sous leurs yeux.

Les tourments du P. de Brébeuf durèrent environ trois heures; il mourut le jour même de sa prise, le seize mars, vers quatre heures du soir. Après sa mort, les barbares lui arrachèrent le cœur qu'ils se partagèrent; ils espéraient que ceux qui en mangeraient obtiendraient une portion du courage de leur victime. Les bourreaux s'acharnèrent alors sur le P. Gabriel Lalemant, qui fut torturé sans interruption jusqu'au lendemain à neuf heures du matin. Encore dut-il de voir terminer alors ses maux, à la compassion d'un Iroquois, qui, fatigué de le voir languir depuis un jour et une nuit, lui donna un coup de hache pour mettre un terme à ses souffrances.

Le Père Gabriel Lalemant, neveu des deux missionnaires de ce nom, n'était au pays des Hurons que depuis six mois. Né à Paris d'une famille distinguée dans la robe, il avait professé les sciences pendant plusieurs années. Malgré la faiblesse de son corps et la délicatesse de sa constitution, depuis plusieurs années il demandait la grâce d'être envoyé dans les pénibles missions du Canada. Quoique arrivé un des derniers sur la scène des combats, il eut le bonheur d'être un des premiers à ravir la couronne du martyre. Il n'était âgé que de trente-neuf ans lorsqu'il eut la gloire de mourir en annonçant l'évangile.


-Abbé Jean-Baptiste-Antoine Ferland, Cours d'Histoire du Canada, Tome I. N.S. Hardy libraire-éditeur. Québec, 1882. Pp. 374-376

mercredi 26 octobre 2016

Le Club Rotary

Il existe depuis quelques années une association secrète à laquelle son développement semble promettre une grande influence dans le monde ancien et nouveau et qui s’exercera probablement au profit du nouveau sur l’ancien. En effet, quelques années lui ont suffi pour réunir plus de cent mille adeptes aux États-Unis, son pays d’origine, résidence de ses chefs souverains, et, ses bases étant solidement assises, elle commence à s’étendre sur notre continent, où elle fonde des clubs ou loges, en appliquant une prudence extrême au choix des affiliés.

Son nom ne dit rien. Il a par lui-même encore moins de signification que celui de la franc-maçonnerie, qui faisait penser aux organisations corporatives des métiers. Son insigne n’en dit pas davantage. C’est une roue à six rayons, dont le pourtour est à crans, comme une pièce d’engrenage. La roue, rota, a fourni le nom à l’association qui s’appelle Rotary. Le choix de l’insigne et du nom n’est pas expliqué, mais on peut faire à son sujet une conjecture qui est au moins vraisemblable.

Les premiers rotariens étaient certainement francs-maçons. Par habitude maçonnique, ils ont tenu à se pourvoir d’un signe de reconnaissance et du triangle maçonnique, ils sont venus à la circonférence dont ils ont fait la roue pour éviter l’imitation trop manifeste de la figure de géométrie remplacée par une autre. Plusieurs imaginent que la roue choisie comme emblème est la roue de fortune mais cette supposition est peut-être une malignité qui fait allusion au caractère extrêmement arriviste du Rotary; la première a plus de vraisemblance, tout en n’étant elle-même qu’une conjecture.

Rotary se défend d’être une société secrète. Effectivement, elle ne dissimule ni son existence, ni la date de sa naissance qui est le 23 février 1905, ni le lieu où elle est née qui est Chicago, ni le nom de son fondateur qui est l’avocat Paul Harris, ni le domicile de son gouvernement qui réside à Chicago, 221 East 20th Street, c’est-à-dire au numéro 221 de la 20e rue Est, ni le nombre des départements ou divisions de son gouvernement qui sont vingt-trois, non plus que celui des clubs ou loges qui sont en ce moment 1,796 et celui des membres affiliés dans le monde entier qui sont 101,700, chiffre approximatif à rectifier selon les décès ou adhésions nouvelles.

Rotary déclare également les noms de son président, de ses trois vice-présidents, des six directeurs qui composent avec eux le Conseil d’administration, du secrétaire et du trésorier qui est, par hasard, un juif nommé Rufus. Aucune de ces particularités n’est tenue secrète. C’est donc la pleine lumière? Non.

On a beau lire, relire et méditer l’aperçu que Rotary donne de son but et de sa doctrine: on n’y trouve qu’une paraphrase délayée de sa devise naïvement utilitaire, laquelle est formulée ainsi: Donner de sa personne avant de penser à soi. Celui qui sert le mieux bénéficie le plus. Le babillage à la fois onctueux et réaliste des onze articles du Code moral de Rotary n’ajoute rien au sens de ce précepte en deux parties dont la première s’absorbe dans la seconde: Sers bien, c’est le moyen de bénéficier le plus. Rien ne peut donner une juste idée de la pauvreté, de la vulgarité, de la platitude, qui caractérisent ce catéchisme piteux, sans âme, sans élan, sans lettres, issu d’un comptoir, et qu’on croirait œuvre d’une machine à écrire pourvue de la faculté d’opérer toute seule par un perfectionnement de l’outillage.

La doctrine non seulement indigente mais totalement absente est remplacée par la répétition monotone des recettes vagues, banales, au surplus usées, décriées, bafouées, jusque dans les pays anglo-saxons et même à Genève: « Souviens-toi que tu es un homme moral... Tout en faisant des affaires, veille à ce que chacun de tes actes élève le niveau moral de l'humanité. »


Il est peu probable que des avocats, des spéculateurs, des chefs d’entreprises, des armateurs, des importateurs et exportateurs, des remueurs de millions et surtout des Américains, s’affilient sous l’emblème de la roue, fondent 1,796 clubs dans le monde entier, se nomment un chef souverain, instituent 23 sous-ministères installés dans des bureaux de 12,000 pieds carrés de surface, pour se communiquer entre eux l’avis d’être « hommes moraux » et de ne jamais faire un coup de bourse sans penser à « l’élé­vation du niveau moral de l’humanité ».

Il y a donc derrière cet étalage public de noms, adresses, renseignements, d’annuaires habillés d’une phraséologie inepte, quelque chose de consistant, et sinon une pensée, du moins un calcul, une combinaison. En effet.

La règle de Rotary réprouve strictement l’admission dans un même club de deux ou plusieurs membres appartenant à la même profession: il n’en faut qu'un seul, de même qu’en général il ne doit exister qu’un club dans chaque ville. Évidemment, Paris, où il s’en trouve un seul fondé en 1920, est assez vaste pour en posséder plusieurs, mais des villes telles que Reims, Roubaix, Lille et probablement même Bordeaux, Marseille, Lyon, n’auront de place que pour un.

L’idée inspiratrice de cette limitation rigoureuse est facilement perceptible. Les premiers rotariens étaient des francs-maçons, et ces francs-maçons étaient des Américains mêlés aux grandes affaires. Comme tels, c’est-à-dire en hommes habiles à gagner de l’argent, en même temps qu’accoutumés par snobisme social à un certain rigorisme quant à la tenue, au genre de vie, aux fréquentations hors des bureaux, ils se piquaient d’être gentlemen, c’est-à-dire de faire figure d’hommes du monde une fois les bureaux fermés et d’éviter dans la pratique des affaires ce qui pouvait rendre discutable cette qualification à laquelle ils tenaient fermement.

Ils ont été frappés, déçus, dégoûtés par l'encombrement de la franc-maçonnerie et par son avilissement, résultat de l’encombrement. Tout gentleman, puisque gentleman il y a, que l’ambition, l’illusion ou quelque autre circonstance a jeté dans la vie maçonnique et qui promène un regard clairvoyant sur son milieu, est envahi automatiquement et avec véhémence par la conviction qu’il s’est fourvoyé dans un rôle imbécile ou méprisable. Tel fut le sentiment des premiers rotariens dans le grouillement de cette cohue.

« Un seul homme de chaque profession dans chaque club, et au surplus cet homme devra posséder une fortune, un emploi, une éducation, une réputation au-dessus de la moyenne, et sa profession sera elle-même au-dessus de la moyenne. » De la sorte, pas de concurrence, pas de quémandeurs de petits emplois, pas de chasseurs de petits profits, pas de favoritisme et de népotisme trivial. En d’autres termes, Rotary ne veut pas de gens qui se disputent les rogatons et se battent autour de la poêle aux détritus. Établir la séparation des serviettes et des torchons, du smoking et du veston taché par l’apéritif, du Palace-Club et du Café du Commerce, du bridge et de la manille parlée, tel est son but. Et puis, un seul brochet par étang.

D’autre part, cette association conquérante des sommets est américaine. Sur 1,796 loges existantes, les États-Unis en possèdent 1,506. Le surplus se répartit en proportion exacte avec la diffusion des Américains et de l’esprit anglo-saxon. Le plus grand nombre est au Canada, à Cuba et dans la Grande-Bretagne, qui possède déjà 155 loges. Il n’en existe, sauf erreur, que 3 sur le continent: à Paris, à Milan, à Zurich, mais plusieurs sont en préparation. La première sera probablement à Genève, où l’influence anglo-américaine prédomine.

Rotary est donc une création de l’esprit de conquête anglo-saxon, qui met à profit l’état de dégradation maçonnique de la plupart des nations du continent européen. Aucun doute ne peut être conçu à cet égard. Cet aperçu est suffisant pour le moment.


-Achille Plista, Le Club Rotary et la maçonnerie - Une franc-maçonnerie nouvelle: International Rotaty. Civilta Cattolica, Rome. 1928. Pp 22-26.

lundi 24 octobre 2016

La langue médisante

Qu'est-ce donc que la médisance ou la détraction?

« La parole est dans le cœur de l'insensé comme
une flèche fixée dans la cuisse d'un chien
» -Ecclésiaste 19, 12.
Voici la définition qu'en donne saint Thomas d'Aquin: La médisance est le dénigrement de la réputation du
prochain au moyen de paroles secrètes. On peut, en effet, blesser quelqu'un en paroles de deux manières: ouvertement et en face, et c'est alors une injure; en secret et pendant son absence, et c'est une médisance.

Palladius raconte que quelqu'un ayant demandé à saint Antoine ce que c'était que la médisance, saint Antoine répondit: C'est toute espèce de mauvais discours que nous n'osons pas tenir en présence de la personne dont nous parlons...

Ce sont bien là, en effet, les dispositions des médisants: quand ils ne peuvent pas nuire aux absents par leurs actions, ils les frappent de leur langue. Or, dit saint Thomas d'Aquin, « c'est un mal très grave que de ravir à quelqu'un sa réputation. » - « Médire est un grand vice, dit saint Bernard, un grand péché, un grand crime. »

Il y a surtout huit manières par lesquelles ont peut médire du prochain:
  1. Lorsque, emportés par la vanité, nous lui imputons des choses qui ne sont pas; quand nous ajoutons à la vérité des circonstances imaginaires qui constituent un mensonge ou une médisance.
  2. Quand nous mettons en lumière un défaut caché et inconnu. Ce que nous disons est vrai, mais il ne fallait pas le dire; nous médisons non pas en manquant à la vérité; mais en blessant la réputation du prochain: c'est une faute bien commune parmi nous. Mais quoi, dira-t-on, il ne serait pas même permis de dire la vérité? Non, mon ami, cela n'est pas permis, à moins que vous ne le fassiez sans préjudice pour votre prochain. J'avoue que ce que vous dites est vrai, mais il est caché, et si le coupable a blessé sa conscience aux yeux de Dieu, cependant il n'a pas perdu sa réputation devant les hommes; vous ne devez donc point l'affaiblir ou l'enlever par votre langue. Et quand même la faute que vous révélez n'est pas tout-à-fait secrète, dès qu'elle n'est pas publique, vous commettez une médisance en la découvrant à qui l'ignore. Vous faites donc tort au prochain.
  3. Lorsqu'on exagère un crime vrai ou faux; et c'est là un danger auquel on est fort exposé quand on parle des vices d'autrui.
  4. Lorsqu'on raconte d'autrui une chose nullement mauvaise, mais en la donnant comme ayant été faite dans un dessein coupable, et en y ajoutant diverses explications, celles-ci par exemple: il a fait cela, il est vrai, mais il ne l'a pas fait en vue de Dieu; il n'est pas si pieux que cela; il cherche à plaire aux hommes, il veut paraître; connaissez bien cet homme, c'est un hypocrite.
  5. Quand celui qui calomnie n'affirme rien et se contente de dire: Je l'ai ouï raconter, le bruit en court; ou quand il rapporte la chose comme douteuse: un tel pourrait bien n'être pas ce qu'on pense, je ne crois point qu'il mérite confiance; ses voisins ne savent rien de sa sainteté, sinon que c'est depuis hier seulement qu'on commence à le ranger parmi les dévots; ou quand on loue quelqu'un avec froideur et réticence, car, dit Aulu-Gelle, il est plus honteux d'être loué avec réserve et froideur que d'être blâmé avec vigueur et âpreté. Toutes ces manières de faire doivent être évitées avec le plus grand soin, car le mal est toujours plus recherché que le bien.
  6. La médisance est tellement subtile qu'on peut diffamer par un simple geste. Vous entendez louer quelqu'un pour sa probité, sa religion, sa libéralité, et vous dites: Je le vois, vous ne connaissez pas cet homme; interrogez-moi sur son compte, je le sais par cœur. Ou bien vous froncez le sourcil et vous vous taisez; vous faites de la tête un signe négatif, ou enfin vous donnez à entendre par le mouvement de vos yeux que la personne dont on fait l'éloge n'en est pas digne. Quelquefois aussi le médisant, tout en fermant la bouche, tourne deux ou trois fois la main pour signifier que l'homme dont on parle est un esprit léger qui change d'heure en heure.
  7. On peut médire non seulement par des signes et des mouvements du corps, mais encore par le silence, en se taisant méchamment sur la probité et les mœurs d'une personne, surtout quand on est interrogé, ou que le prochain est accusé de quelque crime.
  8. Enfin on se rend coupable de médisance, lorsqu'étant repris devant les autres d'une faute qu'on a commise, on nie qu'on soit coupable, car on fait passer celui qui nous reprend pour un menteur. Sans doute, on n'est pas obligé d'avouer en public des fautes commises en secret, mais il faut se justifier autrement, en disant par exemple: ce sont là des paroles, mais non des preuves; celui qui a entendu cela a pu se tromper; il ne faut pas croire tout ce qui se débite. Cette façon de parler est beaucoup plus supportable que la première.

-Abbé Bélet, Les défauts de la langue: La langue médisante. Oeuvre de la Propagande. Tourcoing, 1870. Pp 4-8.

dimanche 23 octobre 2016

Brève histoire du Canada: nos origines littéraires

C'est au dix-septième et au dix-huitième siècles que la France a colonisé le Canada. En 1605, elle
Mgr Camille Roy,
ancien recteur de l'Université Laval
s'établissait d'abord en Acadie, à Port-Royal (aujourd'hui Annapolis, dans la province maritime de la Nouvelle-Ecosse) ; en 1608, Samuel Champlain fondait Québec, et cette ville fut le centre, le foyer principal de la colonie française de l'Amérique du Nord. Le Canada, appelé à cette époque la Nouvelle-France, resta possession française jusqu'en 1760. La guerre de Sept Ans, transportée en Amérique, y mit aux prises la France et l'Angleterre, et après une résistance longue et héroïque où s'immortalisèrent les deux derniers généraux français, Montcalm et Levis, notre colonie fut cédée à l'Angleterre. Le traité de Paris (1763) ratifia cette conquête.

Mais seul le drapeau français fut forcé de disparaître du Canada. La France elle-même y restait, malgré la défaite, avec soixante-dix mille colons. Elle y restait avec une population qui avait apporté de ses provinces du Nord et de l'Ouest, de la Normandie, de la Bretagne, du Maine, du Poitou, de la Saintonge, de l'Anjou, leur tempérament tenace, réfléchi et laborieux. Les 70,000 de 1760 se sont merveilleusement multipliés. Ils sont aujourd'hui plus de 2,000,000 au Canada, et 1,500,000 aux États-Unis. Au Canada, ils occupent surtout la province de Québec, où sur une population totale de 2,003,232 1 ils comptent pour 1,605,339. Cette province est vraiment restée avec sa langue, ses mœurs, ses institutions, la Nouvelle-France de l'Amérique. Les groupements importants de population française qui, en dehors de la Province de Québec, se sont formés dans l'ancienne Acadie et les provinces de l'Est (163,424), dans la province anglaise d'Ontario (202,442), dans les provinces cosmopolites de l'Ouest (83,635), et dans les États-Unis, y exercent une influence toujours grandissante.

C'est au milieu de ces populations françaises du Canada que devait se développer, au dix-neuvième siècle, après les périodes laborieuses des premières luttes pour l'existence, une littérature qui porte la marque de notre esprit, et celle des influences historiques, sociales, et géographiques qui ont ici peu à peu modifié notre âme française.

L'esprit canadien-français ; ses qualités natives ; causes qui les ont modifiées

Une littérature porte nécessairement l'empreinte de l'esprit qui l'a faite. L'esprit canadien-français est assuré- ment à base de qualités françaises, mais ces qualités ont été plus ou moins modifiées par les conditions nouvelles où il s'est développé. Il a gardé du génie de la race ses vertus intellectuelles, son goût inné des choses de l'art ; il se complaît dans les idées générales et dans les discussions de doctrine ; il a aussi conservé du génie ancien la discipline traditionnelle, c'est-à-dire le besoin de méthode, de logique, de clarté et d'élégance qui sont les note? caractéristiques de la culture française ; il contient encore des éléments de passions ardentes, d'enthousiasme et de mysticisme qu'il a reçus des races violentes et rêveuses qui ont peuplé le nord de la France. Il ne serait pas difficile de retrouver dans nos livres canadiens la trace de toutes ces qualités ancestrales.

Mais, d'autre part, notre esprit a visiblement subi l'influence des conditions nouvelles de notre vie historique et géographique. Pendant plus de deux siècles, nous avons été empêchés par notre vie de colons pauvres, d'agriculteurs et de soldats, de faire à la culture de l'esprit sa part suffisante. Les besognes utilitaires ont absorbé trop longtemps toutes nos énergies.

Ruines de Québec
Sous le régime français, ce fut la colonisation laborieuse de nos immenses régions, l'organisation difficile de notre vie économique, et la guerre presque continuelle contre les Indiens ou contre nos voisins de la Nouvelle-Angleterre , qui ont pris toutes les ressources de notre activité. Ajoute z à cela que l'absence d'imprimerie, pendant tout le régime français, ne pouvait que contribuer à retarder toute production littéraire. Sous le régime anglais, après 1760, la nécessité de reconstruire d'abord la fortune privée et publique, et les luttes pénibles pour la vie de la race contre toutes les tentatives d'assimilation faites par l'oligarchie anglaise ; l'état d'infériorité sociale où cherchait à nous rejeter toujours l'élément britannique, l'exclusion ou l'éloignement trop systématique des fonctions ou des emplois publics qui procurent aux esprits cultivés d'utiles loisirs ; l'impossibilité pratique, pendant longtemps, pendant plus d'un siècle après la conquête, d'organiser des œuvres de haut enseignement où aurait pu s'appliquer notre activité intellectuelle ; et, en même temps que toutes ces difficultés d'existence pour notre peuple, l'absence de contact avec la France dont la vie littéraire eût été nécessaire à la création et à l'entretien de la nôtre : voilà quelques-unes des causes suffisantes qui devaient nous empêcher longtemps de faire de la littérature, et qui devaient aussi peu à peu abattre en nos âmes cette flamme de vie intellectuelle et artistique qui est propre à l'âme française. Fatalement nous sommes devenus utilitaires et pratiques ; et nous sommes devenus, aussi, intellectuellement paresseux.

Au surplus, l'influence plutôt froide de notre climat et du voisinage de nos compatriotes anglo-saxons devait contribuer encore à changer un peu notre tempérament, à donner à notre caractère, à notre esprit une gravité lente qui, certes, n'exclut pas ou ne supprime pas les talents, qui, au contraire, peut les affermir, et qui a donné aux nôtres d'inappréciables qualités de mesure, mais qui les a faits aussi à la fois moins ardents et moins laborieux. Le voisinage des États-Unis, où le commerce, l'industrie et l'argent absorbent les meilleures énergies, et ont créé la noblesse du million, n'a pu que nous persuader davantage de mettre, nous-mêmes, au-dessus de la fortune de l'esprit celle des affaires, ou tout au moins de préférer à la vie intellectuelle les préoccupations d'ordre utilitaire. " Ce jeune homme ne fait rien, il écrit ", disait-on vers 1850. On l'a répété depuis.

Si donc nous avons, malgré tout, gardé les instincts originels de la race française, et l'ensemble de ses qualités intellectuelles que l'on peut reconnaître encore dans notre vie et dans nos livres, il faut avouer que notre esprit canadien-français a subi de lentes et sûres transformations. Il a perdu quelque chose de sa vivacité première et de sa traditionnelle fécondité ; il a, en revanche, acquis des qualités d'ordre politique et pratique qui ont très utilement servi nos destinées. Mais il faut ajouter que notre littérature doit à toutes ces influences nouvelles, souvent douloureuses, qui se sont exercées sur notre esprit, la lenteur de ses débuts, d'abord, et aussi cette lourdeur, cette inexpérience du vocabulaire et de l'art, cette insuffisance d'esprit critique dont, pendant les trois premières périodes surtout, elle a plus d'une fois souffert.

La langue

Nos origines littéraires ne correspondent pas, comme pour les littératures européenne, à une période de formation de la langue. La langue que nous parlions et que nous pouvions écrire en 1760, était depuis deux siècles l'une des plus parfaites des langues modernes ; elle avait servi à la composition des plus beaux chefs-d'œuvre de la littérature française. D'autre part, cette période de nos origines littéraires ne correspond pas, non plus, à une sorte de moyen-âge où une race se dégage de la barbarie, et peu à peu retrouve les formes classiques de l'art. N o s pères avaient apporté ici les habitudes d'esprit de la France du dix-septième siècle, et dans nos maisons d'enseignement les procédés de culture étaient les mêmes que dans l'ancienne mère-patrie. La langue de nos premières œuvres littéraires est donc la langue classique de France.

Cependant, parce que nos premiers journalistes et nos premiers poètes avaient peu d'entraînement littéraire,
Mgr Bossuet, l'Aigle de Meaux
Un des plus grands écrivains français
on remarquera que la langue dont ils se servent est assez lourde. Nos premiers écrivains n'ont pas non plus les ressources de vocabulaire des écrivains de France. Les causes qui ont modifié notre esprit et gêné notre vie intellectuelle, devaient aussi gêner notre langue. Dans un pays comme le nôtre, peu peuplé, isolé de la mère-patrie, moins pourvu qu'elle des moyens de haute éducation, et où la vie de l'esprit fut d'abord et nécessairement languissante, dans une colonie surtout où la population rurale, au vocabulaire restreint, peu nuancé, souvent impropre, devait sans cesse, par ses fils élevés dans les collèges, renouveler et reformer les classes supérieures de la société, il était inévitable que la langue se ressentit de ces conditions pénibles de son existence et de sa conservation. Le vocabulaire, plus que la syntaxe, devait surtout souffrir d'indigence. C'est par le livre plutôt que par la conversation et par les relations sociales que l'on apprit l'art de la langue littéraire. La langue que l'on apprit ainsi était excellente sans doute, puisque l'on étudiait ici de préférence et presque exclusivement les chefs-d'œuvre classiques de la littérature française ; elle était juste et ferme ; mais parce qu'elle était trop livresque, elle se transposait péniblement dans nos œuvres écrites comme dans la conversation. Notre langue gardera longtemps des marques de ce premier état. Pendant le dix-neuvième siècle, elle ne prendra que lentement les habitudes, l'agilité, les moyens plus souples d'expression qu'elle aura acquis en France. C'est ce qui donnera quelquefois à notre prose ce caractère un peu ancien, archaïque, dit-on aussi, que remarquent les lecteurs français.

Il ne faut, d'ailleurs, pas reprocher à notre langue les vertus anciennes qu'elle a gardées, les tours et les mots qui lui viennent de la grande époque. Tout cela est une particularité caractéristique et une richesse pour elle. Et tout cela lui fait grand honneur, quand ceux qui l'écrivent la manient avec une suffisante dextérité.

Notre vocabulaire contient un certain nombre de mots empruntés aux parlers des provinces de France, ou créés ici, qui sont passés dans notre langue littéraire, et qui sont une part précieuse de son originalité. Il n'est pas opportun que notre langue se charge de tous les néologismes qui sont créés en France, et qui sont parfois de fabrication suspecte ; il sera toujours désirable qu'elle s'enrichisse de mots nouveaux, créés ici, pourvu qu'ils soient de bonne venue, ou, qu'étant bien faits, ils désignent des choses de chez nous.


-Mgr Camille Roy, Manuel d'histoire de la littérature canadienne de langue française. Librairie Beauchemin limitée. Montréal, 1955. Pp 9-14.

samedi 22 octobre 2016

Nos origines littéraires: Octave Crémazie

Octave Crémazie (1827-1879) naquit à Québec, le 16 avril 1827. Il fit ses études classiques au Petit Séminaire de cette ville. Après ses études, Octave Crémazie devint associé en librairie de son frère Joseph. Il put, derrière les comptoirs, satisfaire son goût de la lecture et des lettres. Il ne s'y inquiéta pas suffisamment de régler les affaires du commerce et d'équilibrer son budget.

Très curieux de s'instruire, et doué, aussi, d'une belle imagination et d'une vive sensibilité, il consacrait ses loisirs à l'étude des auteurs favoris, et surtout des poètes français contemporains. Volontiers, il réunissait dans l'arrière-pièce de son magasin des amis qui venaient y causer littérature.

Vers 1854, Crémazie publia ses premières poésies dans le Journal de Québec. Les accents du poète parurent nouveaux, plus larges que ceux que l'on avait jusque-là entendus. Ils émurent profondément l'âme de ses compatriotes.

Malheureusement, des revers de fortune obligèrent bientôt Crémazie à s'exiler. En 1862, le poète se réfugiait en France. Il y vécut pauvre, isolé, sous le nom de Jules Fontaine. Il mourut au Havre, en 1879.

Pendant son exil, Crémazie ne publia plus de vers. Il a souvent confié à ses amis qu'il en avait par centaines dans sa mémoire; il garda ainsi, sans les écrire jamais, sept ou huit cents vers de la Promenade de Trois Morts, qui est restée inachevée. La seule oeuvre littéraire qui reste de ces dures années passées loin du pays, et où le poète dut besogner pour vivre, sont quelques lettres à des amis sur des questions de littérature canadienne, des lettres à sa mère et à ses frères, et le récit détaillé écrit au jour le jour du Siège de Paris. Ce récit est un journal que Crémazie rédigeait chaque soir pour sa famille, et où il prenait note de tant de petits faits, de détails curieux, d'impressions fugitives qui n'entrent pas d'ordinaire dans la grande histoire.

Il y a dans les lettres de Crémazie, et dans le Journal du Siège de Paris tout l'esprit de l'écrivain et tout son cœur. Ses lettres témoignent d'un esprit de l'écrivain et tout son cœur. Ses lettres témoignent d'un esprit alerte, varié, tour à tour sérieux, badin, railleur et mordant, capable de jugements prompts et justes, capable aussi d'idées littéraires qui ne sont guère acceptables. Ses théories sur l'impossibilité de créer une littérature canadienne, très discutables quand à leurs principes, ont été démenties par les faits. Mais le cœur de Crémazie s'épanche aussi dans cette longue correspondance, et il y montre toute sa sensibilité délicate et meurtrie.

« Qu’ils sont heureux ceux qui dans la mêlée
Près de Lévis moururent en soldats!
En expirant, leur âme consolée
Voyait la gloire adoucir leur trépas.
Vous qui dormez dans votre froide bière;
Vous que j’implore à mon dernier soupir,
Réveillez-vous! Apportant ma bannière,
Sur vos tombeaux, je viens ici mourir. »
-Octave Crémazie, Le Drapeau de Carillon 


Crémazie n'a guère laissé plus qu'une trentaine de pièces de vers, et un poème inachevé: la Promenade de Trois Morts. Mais le poète a fait circuler dans ses vers une inspiration généreuse, patriotique, chrétienne, qui s'accordait avec les sentiments des lecteurs canadiens.

Victoire de la Bataille de Fort Carillon
Dans Castelfidardo, le poète chante la papauté menacée par les Piémontais, défendue par les zouaves héroïques; dans le Chant du vieux Soldat canadien, et celui de Carillon, il célèbre les souvenirs glorieux de l'histoire de la Nouvelle-France; dans le Chant des Voyageurs il rappelle quelques traits familiers de la vie canadienne; dans la Fiancée du Marin, il raconte, à la manière des ballades de Victor Hugo, une légende du pays.

C'est surtout le sentiment national qui a inspiré Crémazie, avec deux thèmes principaux: la fidélité à la France, et l'amour de la patrie canadienne. Sur ces thèmes Crémazie a construit ses poèmes les plus populaires. Pour la première fois, le patriotisme s'exprimait chez nous avec une telle ampleur. Le Vieux Soldat canadien, Le Drapeau de Carillon, Fête nationale, furent particulièrement applaudis. Crémazie apparut alors à ses contemporains comme un grand poète, assurément le plus grand qui eût encore chanté au Canada.

Mais Crémazie, qui lisait assidûment les poètes de France, et en particulier Victor Hugo, et qui s'intéressait vivement, comme tous ses compatriotes, aux événements qui bouleversaient alors l'Europe, ne pouvait pas ne pas être tenté d'imiter ses modèles français, en particulier Victor Hugo, et de célébrer lui aussi les grands événements de l'histoire contemporaine. La guerre d'Orient, Sur les ruines de Sébastopol. La paix et le chant des Musulmans, sont des poèmes grandiloquents où l'on retrouve quelquefois l'influence du poète des Orientales.

Mais les accents les plus profonds de Crémazie lui sont venus plutôt de certains thèmes généraux, humains, comme ceux qui ont inspiré ses poèmes Les Morts et Promenade de Trois Morts. Il y a dans ce dernier des pages réalistes, macabres, qui sont de mauvais goût, mais l'autre, Les Morts, est probablement le plus beau que nous ait laissé son auteur.

L'art de Crémazie est d'ailleurs insuffisant. Il vécut à une époque où il dut au hasard de ses lectures discipliner son talent. Bien qu'il ait mieux que ses prédécesseurs canadiens manié le vers le vers français, ses poèmes sont souvent lourds. Il ne s'est pas assez soucié d'alléger ses strophes. Cependant, il y a dans l'oeuvre de Crémazie une ferveur patriotique, un souffle profond qui valurent à son auteur de rester pendant un demi-siècle le maître et l'inspirateur de nombreux disciples. Le poète fit école. Crémazie, comme Garneau, conquit l'admiration de ses contemporains. Et, à une époque où la gloire littéraire était facilement accordée, il fut longtemps, à côté de l'historien national, notre poète national.


Mgr Camille Roy, Manuel d'histoire de la littérature canadienne de langue française. Librairie Beauchemin limitée. Montréal, 1955. Pp 42-45.

vendredi 21 octobre 2016

À propos des ralliés

Définissons ce que nous entendons par rallié:

J'entends par ralliée toute personne, qui historiquement a eu l'occasion d'initier ou de suivre un accord ou une paix avec la révolution, pratique ou doctrinale. J'entends par révolution, le mouvement défendant les idées révolutionnaires que ce soit sur le plan politique ou religieux (Mgr Suenens n'a-t-il pas parlé du concile comme 89 dans l'Eglise ?), mouvement contre lequel nous luttons depuis plus de deux cents ans. Enfin, j'entends par paix les arrangements politiques, canoniques ou doctrinaux qu'ils soient négociés ou unilatéraux.

Sur la messe

Ils concélèbrent la nouvelle messe et même la célèbrent, et ne nient plus son opposition à la foi catholique.
Mgr Rifan concélèbre dans « le rite ordinaire »
Certains prêtres encouragent les fidèles à remplir l’obligation dominicale par l’assistance à la nouvelle dans leur paroisse plutôt que d’assister à l’ancienne messe dans une chapelle de la Fraternité Saint Pie X. Dom Gérard et Mgr Wach l’ont concélébrée avec le pape Jean-Paul II ; Mgr Rifan, de son côté l’a concélébrée le 8 septembre 2004 à Aparecida au Brésil. L’abbé Ribeton, de la Fraternité Saint Pierre, disait : « Je ne crois pas que célébrer la messe selon le nouvel ordo puisse en soi constituer un désordre moral objectif » (Forum catholique, 13.11.2006), au contraire de Mgr Lefebvre : « La nouvelle messe conduit au péché contre la foi, et c’est l’un des péchés les plus graves… » (La messe de toujours, Clovis 2005, p. 396) L’abbé de Tanouärn, de l’Institut du Bon Pasteur, affirme que cette messe nouvelle est « un rite légitime » (Valeurs actuelles, 1.12.2006), et participa activement à la messe d’enterrement de P. Pujo, célébrée selon le nouveau rite. Ce même Institut reconnaît « l’égalité de droit positif des deux formes du rite, la licéité de la liturgie de Paul VI et sa validité. » Il dénonce la mise en cause de son identité propre, à savoir : « qui célèbre en pratique seulement la messe traditionnelle serait suspect d’exclure “par principe” l’ordo de Paul VI. » (Abbé Christophe Héry, La Pastorale, n°2, novembre 2009)

Le concile Vatican II

Ils publient des ouvrages pour prouver que la déclaration du concile Vatican II sur la liberté religieuse est en pleine conformité avec la Tradition. (R. P. Basile du Barroux et les dominicains de Chéméré)
Ils approuvent le nouveau Catéchisme de l’Église catholique publié en 1992 et son Compendium publié en 2005 : l’un et l’autre reprennent les erreurs du Concile sur la liberté religieuse, l’œcuménisme, la collégialité et d’autres encore.
Ils se réfèrent au nouveau Code de Droit Canon de 1983 qui met en application les réformes du Concile Vatican II dans la vie de l’Église.
Ils écoutent en communauté la lecture des méditations du chemin de Croix du “bienheureux” Jean-Paul II. (Le Barroux, Lettre aux Amis, été 2011)
Ils jugent mauvais le communiqué publié par le supérieur de la Fraternité Saint Pie X le 12 septembre 2011. Le supérieur, M. l’abbé de Cacqueray y dénonce la réunion interreligieuse d’Assise, célébrée en mémoire des 25 ans de la première du genre, le 27 octobre 1986. M. l’abbé de Tanoüarn, lui, vole au secours de celle de 2011 : « Lorsque le pape demande aux religions de se concevoir elles-mêmes comme un service de paix et non comme une caution de violence […] il accomplit un geste important et légitime. » Comme si les papes n’avaient pas depuis longtemps condamné les réunions interreligieuses, comme si le faux (fausses religions) pouvait servir le bien et la paix (encyclique Mortalium animos de Pie XI)

Les canonisations scandaleuses

« ...enfin, et j'en terminerai là, je vous ai donné la position de l'Eglise : Jean XXIII et Jean-Paul II sont au Ciel. » -Abbé Jean-Baptiste Moreau, FSSP

La Fraternité Saint Pierre « se réjouit de la reconnaissance de la sainteté de deux des successeurs de
Un « saint » à l'oeuvre...
saint Pierre. » C’est Jean-Paul Il qui a « encouragé les fondateurs» de la FSSP en 1988, c’est lui qui a affirmé « la légitimité de l’attachement à la liturgie romaine traditionnelle et demanda aux évêques de respecter les justes aspirations des fidèles.» C’est lui qui a « inversé la mouvement de sécularisation » et « provoqué la chute du communisme en Europe. » « Dénonçant la culture de mort, les structures de péché et la dérive totalitaire des démocraties modernes, il a réveillé les consciences endormies, inspirant l’action des catholiques en faveur de la famille et de la vie. » Jean-Paul II nous « montre le chemin qui conduit à la contemplation de la ‘splendeur de la vérité
. » -Abbé Ribeton (Lettre aux amis et bienfaiteurs, n° 75, juin 2014), supérieur du district de France de la FSSP

La Rome actuelle


13 octobre 2016, statue de Luther au Vatican
L'abbé Guillaume de Tanoüarn (Institut du Bon-Pasteur) à propos de l'exhortation apostolique Amoris laetitia:

« Discerner ce qui est bon et s’en tenir

Jean-Paul II était, sans problème le Curé de l’univers et Dieu sait s’il a fait tourner la boutique ! Le pape François, de façon encore plus ambitieuse, conçoit son rôle comme celui d’un directeur de conscience universel. Il prêche au monde les exercices spirituels de saint Ignace. Il essaie de s’adresser à chacun et de lui dire ce qu’il doit faire pour avancer vers Dieu. Pas question de lui fermer la porte au nez ! Il faut le conduire, par un chemin personnel. Ce n’est pas facile pour un pape de prendre cette attitude, que l’on rencontre surtout au confessionnal.[...]

François veut être aussi l’homme de chacun, prenant les gens là où ils en sont. Son maître mot est celui de saint Ignace : le discernement. Il s’agit pour lui d’aider ceux qui s’approchent de lui, fidèles ou non, à discerner ce qui est bon dans leur vie et à s’y tenir. Il tend à les aider à faire l’expérience de Dieu, comme le fait le prédicateur des Exercices spirituels de saint Ignace, qui enseigne toujours la deuxième annotation de ces Exercices : « Ce n’est pas le fait de savoir beaucoup qui remplit et satisfait l’âme, mais le fait de sentir et de savourer les choses intérieurement » (AL 207).[...]


Conclusion

Finissions ici avec une lettre de mgr Lefebvre à propos de l'assistance à la messe avec indult:

« A votre bonne lettre, reçue hier à Saint Michel, je réponds aussitôt pour vous dire ce que je pense au sujet de ces prêtres qui reçoivent un « celebret » de la Commission Romaine, chargée de nous diviser et de nous détruire.

Il est évident qu'en se mettant dans les mains des autorités actuelles conciliaires, ils admettent implicitement le Concile et les Réponses qui en sont issues, même s'ils reçoivent des privilèges qui demeurent exceptionnels et provisoires. Leur parole est paralysée par cette acceptation. Les Evêques les surveillent !...

C'est bien regrettable que ces prêtres ne prennent pas conscience de cette réalité. Mais nous ne pouvons pas tromper les fidèles.
Il en est de même pour ces « messe traditionnelles... ! » organisées par les conciliaires. Elles sont célébrées entre deux messes conciliaires. Le prêtre célébrant dit aussi bien la nouvelle que l'ancienne. Comment et par qui est distribuée la sainte Communion? Quelle sera la prédication?  etc.

Ces messes sont des « attrape-nigauds » qui entraînent les fidèles dans la compromission!

Beaucoup ont déjà été abandonnées. Ce qu'ils doivent changer, c'est leur doctrine libérale et moderniste. Il faut s'armer de patience et prier. L'heure de Dieu viendra. 

Que Dieu vous accorde de saintes fêtes de Pâques.
Bien cordialiement in Christo et Maria

+Mgr Marcel Lefebvre »

dimanche 16 octobre 2016

Mort et caractère de Champlain

Il mourut à Québec vers la fin de cette même année, généralement regretté, et avec raison. M. de Champlain fut sans contredit un homme de mérite, et peut être à bon titre appelé le Père de la Nouvelle-France. Il avait un grand sens, beaucoup de pénétration, des vues fort droites, et personne ne sut jamais mieux prendre son parti dans les affaires les plus épineuses. Ce qu'on admira le plus en lui, ce fut sa constance à suivre ses entreprises, sa fermeté dans les plus grands dangers, un courage à l'épreuve des contretemps les plus imprévus, un zèle ardent et désintéressé pour la Patrie, un cœur tendre et compatissant pour les malheureux, et plus attentif aux intérêts de ses amis qu'aux siens propres, et un grand fond d'honneur et de probité. On voit en lisant ses Mémoires, qu'il n'ignorait rien de ce que doit savoir un homme de sa profession : on y trouve un historien fidèle et sincère, un voyageur qui observe tout avec attention, un écrivain judicieux, un bon géomètre, et un habile homme de mer.

Mais ce qui met le comble à tant de bonnes qualités, c'est que dans sa conduite, comme dans ses écrits, il parut toujours un homme véritablement chrétien, zélé pour le service de Dieu, plein de candeur et de religion. Il avait accoutumé de dire, ce qu'on lit dans ses Mémoires: "Que le salut d'une seule âme valait mieux que la conquête d'un empire, et que les rois ne doivent songer à étendre leur domination dans les pays, où règne l'idolâtrie, que pour les soumettre à Jésus-Christ". Il parlait ainsi surtout pour fermer la bouche à ceux qui, prévenus mal-à-propos contre le Canada, demandaient de quelle utilité serait à la France d'y faire un établissement? On sait que nos rois ont toujours parlé comme lui sur cet article, et que la conversion des sauvages a été le principal motif qui les a plus d'une fois empêchés d'abandonner une colonie dont notre impatience, notre inconstance et l'aveugle cupidité de quelques particuliers ont si longtemps retardé le progrès. Il ne manqua à M. de Champlain, pour lui donner des fondements plus solides, que d'être plus écouté de ceux qui le mettaient en œuvre et d'être secouru à propos. La manière dont il voulait s'y prendre n'a été que trop justifiée par le peu de succès qu'ont eu des maximes et une conduite contraires.

Lescarbot lui a reproché d'avoir été trop crédule; c'est le défaut des âmes droites... Dans l'impossibilité d'être sans défauts, il est beau de n'avoir que ceux qui feraient des vertus si tous les hommes étaient ce qu'ils doivent être.


-Histoire générale de la Nouvelle-France, Père Pierre-François-Xavier Charlevoix. Paris, 1744. Tome V.

jeudi 13 octobre 2016

L'Acte constitutionnel de 1791 et l'assimilation

Le 8 avril 1791, lors du débat à propos du bill de l'Acte constitutionnel, William Pitt dit le Jeune, répond à son adversaire en chambre et lui livre la raison qui l'animait à proposer ce bill. Ici extrait du Cours d'histoire du Canada, tome II, de sir Thomas Chapais:

«Quant à la division de la province, répliqua-t-il, elle est dans une grande mesure la partie
fondamentale du bill. Comme l'a dit le très honorable monsieur il serait extrêmement désirable que les habitants du Canada fussent unis et induits universellement à préférer les lois et la constitution anglaises. La division de la province est probablement le meilleur moyen d'atteindre cet objet. Les sujets français se convaincront ainsi que le gouvernement britannique n'a aucune intention de leur imposer les lois anglaises. Et alors ils considéreront d'un esprit plus libre l'opération et les effets de ces lois, les comparant avec l'opération et les effets des leurs. Ainsi, avec le temps, ils adopteront peut-être les nôtres par conviction. Ceci arrivera beaucoup plus probablement que si le gouvernement entreprenait soudain de soumettre tous les habitants du Canada à la constitution et aux lois de ce pays. Ce sera l'expérience qui devra leur enseigner que les lois anglaises-sont les meilleures. Mais ce qu'il faut admettre c'est qu'ils doivent être gouvernés à leur satisfaction.» 

Suivant nous ces paroles de Pitt sont vraiment illuminatrices. Elles éclairent tout un aspect de la pensée politique des chefs du gouvernement britannique. Ils sont anglais, imbus de toutes les idées, de toutes les prédilections, de toutes les fiertés nationales. A leurs yeux, rien de beau, rien de bon, rien d'efficace pour le progrès et la félicité d'un peuple comme la constitution, les lois et les institutions de la vieille Angleterre. Le Canada étant devenue colonie britannique, ils considèrent comme infiniment désirable que les Canadiens se britannisent, (pardonnez-moi ce barbarisme), qu'ils en viennent à apprécier l'excellence de ces lois et de ces institutions, qu'ils comprennent l'opportunité et l'utilité d'adopter finalement les coutumes et la langue de la nation à laquelle un décret providentiel les a attachés par les liens étroits des intérêts communs et d'une destinée commune. Pour eux, si une telle évolution, si une telle assimilation pouvaient se réaliser, ce serait l'idéal. Toutes les difficultés disparaîtraient, et l'Angleterre pourrait s'applaudir à la pensée que, sur les rives du Saint-Laurent et des mers intérieures où il prend sa source, grandit une jeune nation dont les éléments peuvent différer par les origines et les souvenirs, mais dont tous les citoyens sont unis par le recours aux mêmes lois, par la pratique des mêmes institutions et par l'usage d'une même langue. 

Seulement cet idéal se heurte à un fait transcendant. Nous sommes français. Nous aussi nous sommes imbus de toutes les idées, de toutes les prédilections, de toutes les fiertés nationales. Nous descendons d'une grande et noble race.qui a rempli le monde de son histoire et de son nom. Nous avons un passé glorieux, des traditions saintes, des institutions chères, une langue forte et souple, faite d'élégance et de clarté.


Thomas Chapais, Cours d'histoire du Canada. Tome 2 (1791-1814). Editions du Boréal express. Trois-Rivières, 1972. Pp 22-23.