mardi 20 décembre 2016

Sous la menace directe de la Révolution

Tous les pays sont menacés par la Révolution. Certains, cependant, lui opposent officiellement une résistance telle que les progrès de la Subversion ne paraissent pas évidents. Chez d'autres l'avance que marque la Révolution dans les institutions est partiellement compensée par un réveil de forces contrerévolutionnaires jusque-là non manifestées. Par contre en quelques pays on peut aisément constater le succès d'une violente poussée révolutionnaire.

Le colonel Château-Jobert
Un indice de la gravité de la situation se découvre dans la propagation des théories révolutionnaires et dans l'aide apportée à la Révolution par ceux-là mêmes qui devraient la combattre avec le plus d'acharnement.
« On ne doit pas douter un instant de l'existence d'une grande et formidable secte qui a juré depuis longtemps le renversement de tous les trônes ; et c'est des princes mêmes dont elle se sert avec une habileté infernale, pour les renverser... Le talent de cette secte pour "enchanter" les gouvernements est un des plus terribles et des plus extraordinaires phénomènes qu'on ait vus dans le monde » -Joseph de Maistre, Oeuvres complètes. Tome XII, p. 42

Il est bien imprudent de prétendre à évaluer les délais qui restent à un pays avant une rupture de son équilibre social. Si l'on pouvait la tracer, la courbe qui indiquerait les progrès de la Révolution serait sinueuse, voire en dents de scie, car il suffit souvent de l'influence d'un homme pour que s'opèrent de grands changements en bien ou en mal, et la rapidité même de l'avance révolutionnaire peut être la cause de réactions heureuses.

L'absence de réactions constitue précisément un avertissement très net de la menace : quand un pouvoir révolutionnaire a si habilement mené son jeu que les hommes ont perdu non seulement la liberté de réagir, mais encore la volonté de réagir pour sauver leurs droits, alors la Révolution est bien près de triompher.

C'est le cas en certains pays non encore officiellement révolutionnaires, et l'on peut dès à présent y envisager le pire : une époque de persécution peut-être suivie ou précédée d'une ère de particulières violences. À l'approche de ce temps les indices ne peuvent échapper, pour peu que l'on y prête attention. À cet effet il convient de se représenter quelle est l'ambiance d'un pays vivant sous la menace d'une emprise totale de la Révolution :

L'ennemi est beaucoup trop avisé pour dévoiler ouvertement son jeu, au moins au début. Mais la persécution sournoise a des effets aussi destructeurs qu'un régime d'exactions avouées. Au moins, dans ce dernier cas, on évite les imprudences, car elles sont immédiatement sanctionnées.

Sous un régime apparemment neutre, tout ce qui présente une tendance contrerévolutionnaire est d'abord traqué sous des prétextes d'ordre purement civique. La Révolution s'attaque insidieusement aux notions de l'ordre naturel [NDLR: famille, patrie, corps intermédiaires, la vie et la mort, l'idée même du bien et du mal, etc.] ; et toutes les manifestations d'une opposition sont représentées par le gouvernement comme des complots contre le régime. La liberté d'expression de la vérité disparaît en fait. Les procès d'opinion succèdent aux procès d'intention. La Révolution s'en prend aux grands corps de l'Etat dont l'échine ne serait pas assez souple (magistrature, cadres supérieurs de l'administration, armée, etc.).

Elle a l'habileté de n'apparaître elle-même nulle part, laissant ou faisant agir dans son sens des hommes que l'on ne pourrait prendre pour des révolutionnaires. Elle pousse même la ruse à opérer par le truchement de catholiques.

Une justice qui devrait s'opposer aux attaques d'où qu'elles viennent, contre les biens supérieurs de la nation, devient un instrument de police au profit d'un gouvernement. La loi est oubliée quand elle pourrait se dresse contre l'abandon des « buts fondamentaux et permanents de la politique nationale », mais elle est réclamée pour châtier les adversaires de la politique gouvernementale.

Pour comble d'illusion, le pays se croit encore libre. Il ne vient pas à l'esprit du peuple que les moyens d'information sont devenus des instruments asservis au pouvoir établi. Les pressions sont telles sur les esprits que ceux-ci ne peuvent plus réfléchir librement et juger en connaissance de cause. Et ils sont d'autant mieux trompés que sont plus soigneusement entretenues la fiction de la « libre discussion » et celle de la « réclamation toujours possible par les voies légales ».

Tout est fait pour maintenir ces apparences, et les hommes sont reconnaissants à un « Système » qui leur ôte toute raison de s'interroger, en leur rabâchant que tout va pour le mieux.

Souvent l'absence de soucis économiques graves suffira à estomper l'affaiblissement du niveau moral, marque certaine de la décadence d'une nation. Quand les notions de loi morale et de patrie seront attaquées et déconsidérées par les voix officielles elles-mêmes, il sera urgent de se préparer au pire, quelles que soient les apparences de prospérité matérielle qui puissent voiler l'imminence de la menace.



-Colonel Château-Jobert, La confrontation Révolution-Contrerévolution. Editions de Chiré. Chiré-en-Montreuil, 2015. Pp. 76-79

lundi 19 décembre 2016

Joseph de Maistre sur le protestantisme

Dans Sur le protestantisme, Joseph de Maistre critique très violemment l’esprit de la Réforme, responsable selon lui de l’affaissement de la monarchie et, par conséquent, de l’avènement de la Révolution française. Pour l’auteur contre-révolutionnaire, la religion protestante, animée par un esprit de révolte, est un danger terrible pour l’autorité ainsi que pour la foi.
Le comte Joseph de Maistre (1753-1821)

Dans une lettre du 16 janvier 1815 adressée au comte de Bray, Joseph de Maistre qualifie le protestantisme C’est un principe destructeur qui – de la Réforme jusqu’à la Révolution française – va mettre à bas les piliers de la monarchie, à savoir la foi et l’autorité. En effet, le protestantisme apparaît comme un pur produit de la modernité puisqu’il privilégie, à travers la pratique du libre examen, la raison individuelle contre la raison générale. L’enseignement de la foi ne passe donc plus par l’autorité religieuse – le prêtre, seul légitime pour transmettre le message du Christ – mais par un accès direct aux textes. Dès lors, chacun a le droit d’interpréter la Bible comme il l’entend. Or, pour le Savoyard, ce qui fait la force du catholicisme c’est « l’infaillibilité de l’enseignement d’où résulte le respect aveugle pour l’autorité, l’abnégation de tout raisonnement individuel, et par conséquent l’universalité de croyance », de « rienisme ». À ses yeux, cette nouvelle religion n’en est pas une.

Pour Maistre, la vraie foi implique l’obéissance. Le protestantisme – et c’est le sens même du mot – proteste contre toutes les formes d’autorités mais aussi, selon le mot de Pierre Bayle, « contre toutes les vérités ». Pour l’auteur des Considérations sur la France, le protestantisme sabote les conditions de possibilité de la foi en faisant dépendre celle-ci de la seule libre conscience. Le protestant, parce qu’il se permet d’ « examiner » par lui-même les textes sacrés devient l'ennemi essentiel de toute croyance. La pratique du libre examen met également les protestants dans une disposition psychologique problématique. « Elle déchaîne l’orgueil contre l’autorité, et met la discussion à la place de l’obéissance », écrit Maistre.

Mais le protestantisme ne pose pas seulement problème du point de vue de la religion. Les principes qui le fondent excèdent très largement le domaine de la foi et ont des conséquences sur la vie politique. Car, « il est né rebelle, et l’insurrection est son état habituel », souligne Maistre. Le protestantisme est donc « une hérésie civile autant qu’une hérésie religieuse ». Pour le Savoyard, on ne peut séparer le catholicisme de la souveraineté. L’autorité du roi procède de l’autorité divine. Le roi est le représentant de Dieu sur terre. C’est de là qu’il tient la légitimité de son gouvernement. Interroger la foi, c’est donc inévitablement interroger la souveraineté du monarque. Pour Maistre, la Réforme contient en elle-même les causes de la Révolution française. C’est donc la preuve évidente que des bouleversements religieux peuvent entraîner des bouleversements politiques. L’esprit du protestantisme est un esprit de révolte. Il « naquit les armes à la main », écrit Maistre.

Le protestantisme, ennemi de la souveraineté

Nombreux sont les protestants à avoir défendu l’idée d’une souveraineté populaire. Une notion oxymorique pour l'auteur des Soirées Saint-Pétersbourg qui estime que la seule souveraineté possible est celle du monarque, que seul le Souverain peut être, à proprement parler, souverain. « Le protestantisme n’est pas seulement coupable des maux que son établissement causa. Il est anti-souverain par nature, il est rebelle par essence, il est ennemi mortel de toute raison nationale : partout il lui substitue la raison individuelle, c’est-à-dire qu’il détruit tout », estime Maistre.

Une des missions du monarque consiste donc à combattre le protestantisme. L’écrivain voit d’un très bon œil la révocation de l’édit de Nantes en 1685. « L’aversion de Louis XIV pour le calvinisme était encore un instinct royal », affirme-t-il. Puisque le protestantisme conjure sans cesse contre la France, il est naturel de le réprimer. Lutter contre l’expansion du protestantisme est le meilleur moyen de préserver la souveraineté nationale et l’autorité du roi. Pour Maistre, les protestants sont nécessairement des agents du philosophisme et de la Révolution. « Je crains réellement que les États réformés n’aient sur ce point plus de reproches à se faire qu’ils ne l’imaginent : presque tous les ouvrages impies et la très grande partie de ceux où l’immoralité prête des armes si puissantes à l’irréligion moderne, ayant été composés et imprimés chez les protestants », note-t-il.

Dès lors que le monarque transige avec le protestantisme, il met sa propre existence en péril. « Louis XIV foula au pied le protestantisme et il mourut dans son lit, brillant de gloire et chargé d’années. Louis XVI le caressa et il est mort sur l’échafaud », écrit Maistre. Et le Savoyard de souligner les affinités entre le protestantisme et le jacobinisme. Il constate notamment la tendresse filiale que montrent les partisans de la Révolution envers les protestants. Mais la soif de révolte du protestantisme ne peut être comblée. Une fois qu’un régime est à terre, il s’empresse d’attaquer le nouveau. Les républicains qui croyaient voir dans le protestantisme un ami fidèle se fourvoient. Pour Maistre, ces alliés d’aujourd’hui sont les ennemis de demain puisque « ce n’est pas cette autorité qui leur déplaît ; c’est l’autorité ». Le protestantisme « est républicain dans les monarchies et anarchiste dans les républiques ».

Le cardinal de Richelieu au siège de La Rochelle
Maistre s’appuie finalement sur une réflexion du révolutionnaire et ami de la Réforme Condorcet pour montrer que le droit d’examen qui est au fondement de la philosophie protestante est une porte ouverte au nihilisme, au « rienisme » pour reprendre le mot du Savoyard. « Le protestantisme appelant de la raison nationale à la raison individuelle, et de l’autorité à l’examen, soumet toutes les vérités au droit d’examiner […] il s’ensuit que l’homme ou le corps qui examine et rejette une opinion religieuse ne peut, sans une contradiction grossière, condamner l’homme ou le corps qui en examinerait ou en rejetterait d’autres. Donc, tous les dogmes seront examinés et, par une conséquence infaillible, rejetés, plus tôt ou plus tard », écrit Maistre.

L’esprit du protestantisme est donc un esprit de remise en question perpétuelle. Parce qu’il questionne tout, il ne se fonde sur rien. Son anti-dogmatisme le fait sombrer dans un relativisme dangereux qui possède comme unique support la raison individuelle. En cela, le protestantisme est une philosophie moderne qui n’appartient pas au domaine de la foi. « Qu’est-ce qu’un protestant ? Il semble d’abord qu’il est aisé de répondre ; mais si l’on réfléchit, on hésite. Est-ce un anglican, un luthérien, un calviniste, un zwinglien, un anabaptiste, un quaker, un méthodiste, un morave, etc. (je suis las). C’est tout cela, et ce n’est rien. Le protestant est un homme qui n’est pas catholique, en sorte que le protestantisme n’est qu’une négation. »

mercredi 14 décembre 2016

Les catholiques et le jeûne eucharistique

Pourquoi les catholiques jeûnent-ils avant de recevoir la communion ?

Les catholiques ne mangent ni ne boivent rien après minuit avant de recevoir la communion par respect pour le Seigneur. « Il a semblé bon au Saint-Esprit, dit saint Augustin, qu'en honneur d'un si grand sacrement, le corps du Seigneur passât sur les lèvres chrétiennes avant toute autre nourriture: pour cette raison cette coutume s'observe dans tout le monde. » Tertullien mentionne le jeûne eucharistique vers l'an 200. Le troisième concile de Carthage décréta en 397 le jeûne eucharistique et ne permit qu'une exception pour le jeudi-saint, alors qu'en honneur de l'institution de l'eucharistie la messe était célébrée le soir. Le second concile de Braga en 572 ordonna la déposition des prêtres qui célébreraient la messe sans être à jeun.

La loi actuelle exige que les catholiques soient à jeun depuis minuit, excepté s'ils sont en danger de mort, ou doivent recevoir la communion pour empêcher une irrévérence envers le saint sacrement, comme cela pourrait arriver dans une église en feu ou dans un danger de profanation. Le 7 décembre 1906, saint Pie X exempta de cette obligation les malades au lit depuis un mois sans espoir de rétablissement. Ils peuvent recevoir la communion une ou deux fois par semaine sur l'avis de leur confesseur.

Le droit canon

Le code de droit canonique de 1917 nous dit:

1250 - La loi de l'abstinence défend de manger de la viande et du jus de viande, mais non pas des oeufs, des laitages et de tous les condiments tirés de la graisse des animaux

1251 - p.1 La loi du jeûne prescrit qu'il ne soit fait qu'un repas par jour; mais elle ne défend pas de prendre un peu de nourriture matin et soir, en observant toutefois la coutume approuvée des lieux, relativement à la quantité et à la qualité des aliments.

1252 - p.1 Il y a des jours où seule l'abstinence est prescrite: ce sont les vendredis de chaque semaine.
p.2 Il y a des jours où sont prescrits à la fois le jeûne et l'abstinence: ce sont le mercredi des Cendres, les vendredis et samedis de carême, les jours des Quatre-Temps ;Les vigiles de la Pentecôte, de l'Assomption, de la Toussaint et de Noël.
p.3 Il y a enfin des jours où seul le jeûne est prescrit; ce sont tous les jours du Carême.
p.4 La loi de l'abstinence, ou de l'abstinence et du jeûne, ou du jeûne seul, cesse les dimanches et les fêtes de précepte, exceptées les fêtes qui tombent en Carême et on n'anticipe pas les vigiles; cette loi cesse aussi le Samedi Saint à partir de midi.

La constitution Christus Dominus (1953) de Pie XII

9. Il est permis aux fidèles eux-mêmes qui, non alités ne peuvent observer le jeûne eucharistique sans grand inconvénient, de s'approcher de la Sainte Table après avoir pris quelque chose sous forme de liquide, jusqu'à une heure avant la Sainte Communion, sauf toujours les boissons alcoolisées.

10. Les cas où le grave inconvénient requis est reconnu (toute amplification étant exclue) sont spécifiés en trois catégories :

a) le travail débilitant qui précède la Sainte Communion.
Tel est le cas des ouvriers employés dans les ateliers, aux transports, aux travaux des ports ou d'autres services publics, se relayant au travail de jour et de nuit ; ceux qui par devoir de fonction ou de charité passent la nuit à veiller (infirmiers, personnel des hôpitaux, gardiens de nuit, etc.), les femmes enceintes et les mères de famille qui, avant de pouvoir se rendre à l'église, doivent Vaquer pendant longtemps aux travaux du ménage, etc.

b) l'heure tardive à laquelle on communie. C'est le cas des fidèles près desquels le prêtre célébrant le sacrifice eucharistique
ne peut arriver qu'à une heure tardive ; des enfants pour lesquels il est trop pénible de se rendre à l'église pour communier, puis rentrer à la maison pour déjeuner avant d'aller en classe, etc.

c) la longueur de la route à parcourir pour se rendre à l'église.

Il doit s'agir d'au moins deux kilomètres de route à parcourir à pied ou proportionnellement plus longue, si on emploie quelque moyen de locomotion, en tenant compte des difficultés de la route et des conditions de santé de la personne 5.

11. Les raisons d'inconvénient grave doivent être prudemment appréciées par un confesseur soit au for interne de la confession sacramentelle, soit en dehors de la confession ; les fidèles ne peuvent, sans son conseil, faire la sainte Communion sans être à jeun. Ce conseil peut n'être donné qu'une fois pour toutes, tant que dure la cause de l'inconvénient grave

Le Motu proprio Sacram communionem (1957) de Pie XII

« Nous atténuions, en effet, la rigueur de la loi du jeûne eucharistique et autorisions les ordinaires des lieux à permettre la célébration de la messe et la distribution de la sainte communion, l'après-midi, à condition d'observer certaines conditions.
Nous réduisons le temps de jeûne à observer avant la messe ou la sainte communion, respectivement célébrée ou reçue l'après-midi, à trois heures pour les aliments solides et à une heure pour les liquides non alcoolisés. »

Etant donné les changements considérables qui se sont produits dans l'organisation du travail et des services publics et dans toute la vie sociale, Nous avons jugé bon d'accueillir les demandes pressantes des évêques et, en conséquence, Nous avons décrété :

1. Les ordinaires des lieux, à l'exclusion des vicaires généraux non munis d'un mandat spécial, peuvent permettre, chaque jour, la célébration de la sainte messe durant les heures de l'après-midi, à condition que ce soit réclamé par le bien spirituel d'une partie notable des fidèles.

2. Les prêtres et les fidèles sont tenus à s'abstenir, pendant trois heures, d'aliments solides et de boissons alcoolisées, pendant une heure de boissons non alcoolisées, respectivement avant la messe ou la sainte communion : l'eau ne rompt pas le jeûne.

3. Dorénavant, le jeûne devra aussi être observé, pour la durée indiquée au n° 2, par ceux qui célèbrent ou qui reçoivent la sainte communion à minuit ou les premières heures du jour.

4. Les malades, même s'ils ne sont pas alités, peuvent prendre des boissons non alcoolisées et de véritables remèdes, aussi bien solides que liquides, respectivement avant la messe ou la sainte communion, sans limites de temps.

Mais Nous exhortons vivement les prêtres et les fidèles, qui sont en mesure de le faire, d'observer, avant la messe ou la sainte communion, l'antique et vénérable forme du jeûne eucharistique.

Et que tous ceux qui bénéficieront de ces facultés veuillent compenser l'avantage reçu, par l'exemple rayonnant de leur vie chrétienne et principalement par des œuvres de pénitence et de charité.


lundi 12 décembre 2016

Dieu, auteur du Décalogue

Chapitre 28 — Des Commandements de Dieu en général

Motifs d’observer les commandements

Mais dans ces sortes d’explications, le Pasteur doit rechercher, tant pour lui-même que pour les autres, les motifs les plus propres à obtenir l’obéissance à cette Loi.

§ II. — Dieu, auteur du Décalogue

Or, parmi ces motifs, le plus puissant pour déterminer le cœur humain à observer les prescriptions dont nous parlons, c’est la pensée que Dieu Lui-même en est l’Auteur. Bien qu’il soit dit « que la Loi a été donnée par le ministère des Anges », nul ne peut douter qu’elle n’ait Dieu Lui-même pour auteur. Nous en avons une preuve plus que suffisante, non seulement dans les paroles du législateur que nous allons expliquer, mais encore dans une multitude de passages des saintes Ecritures, qui sont assez connus des Pasteurs.

Il n’est personne en effet qui ne sente au fond du cœur une Loi que Dieu Lui-même y a gravée, et qui lui fait discerner le bien du mal, le juste de l’injuste, l’honnête de ce qui ne l’est pas. Or la nature et la portée de cette Loi ne diffèrent en rien de la Loi écrite, par conséquent il est nécessaire que Dieu, Auteur de la seconde, soit en même temps l’Auteur de la première.

Il faut donc enseigner que cette Loi intérieure, au moment où Dieu donna à Moise la Loi écrite, était obscurcie et presque éteinte dans tous les esprits par la corruption des mœurs et par une dépravation invétérée; on conçoit dès lors que Dieu ait voulu renouveler et faire revivre une Loi déjà existante plutôt que de porter une Loi nouvelle. Les Fidèles ne doivent donc pas s’imaginer qu’ils ne sont pas tenus d’accomplir le Décalogue, parce qu’ils ont entendu dire que la Loi de Moïse était abrogée. Car il est bien certain qu’on doit se soumettre à ces divins préceptes, non pas parce que Moïse les a promulgués, mais parce qu’ils sont gravés dans tous les cœurs, et qu’ils ont été expliqués et confirmés par Notre-Seigneur Jésus-Christ Lui-même.

Toutefois, (et cette pensée aura une grande force de persuasion), il sera très utile d’engager les Fidèles à se rappeler que Dieu Lui-même est l’Auteur de la Loi; Dieu dont nous ne pouvons révoquer en doute la Sagesse et l’équité, Dieu enfin dont la Force et la Puissance sont telles qu’il nous est impossible d’y échapper. Aussi, quand Il ordonne par ses Prophètes l’observation de sa Loi, nous l’entendons dire : « Je suis le Seigneur Dieu. » Et au commencement du Décalogue: « Je suis le Seigneur votre Dieu » et ailleurs: « Si Je suis le Seigneur, où est la crainte que vous avez de moi » ?

Mais cette pensée n’excitera pas seulement les Fidèles à garder les Commandements de Dieu, elle les portera encore à Le remercier d’avoir fait connaître ses volontés qui nous donnent les moyens d’opérer notre salut. L’Ecriture, dans beaucoup d’endroits, rappelle aux hommes ce grand bienfait, et les exhorte à sentir tout

ensemble leur propre dignité et la bonté de Dieu comme dans ce passage du Deutéronome: « Telle sera votre Sagesse et votre Intelligence devant tous les peuples, que tous ceux qui auront connaissance de ces commandements diront: voilà un peuple sage et intelligent, voilà une grande nation. » Et dans celui-ci du Psalmiste : « Il n’a pas agi de la sorte avec toutes les nations ; Il ne leur a pas ainsi manifesté ses jugements. »

Commentaires

Le fait que nous devions obéir aux Commandements parce que Dieu lui-même en est l’auteur nous amène à la considération de nos fins dernières : nous avons été créés par Dieu, et notre salut dépend de notre soumission au plan d’amour qu’Il a pour nous. Personne n’est physiquement forcé à se soumettre à Dieu, mais de cette soumission dépend notre destinée éternelle.

Cela nous conduit également à considérer que les Commandements de Dieu sont immuables, ils ne peuvent pas être changés, que ce soit par un prêtre, par un évêque, par un cardinal ou par un pape. Ils demeureront pour toujours et pas un seul iota ne passera de la Loi avant le retour de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Tout le monde a entendu parler des dubias (ce qui signifie « doutes ») envoyés par quatre cardinaux au pape François concernant l’enseignement erroné contenu dans son document Amoris Laetitia. En dépit du fait que ces quatre cardinaux semblent incapables de voir la cause de cette apostasie qui a ses racines dans le Concile Vatican II et l’enseignement relativiste des papes conciliaires, il faut continuer de prier pour qu’ils continuent de défendre les Commandements de Jésus pour le bien de nombreuses âmes et pour que ces cardinaux ouvrent les yeux et voient plus clairement tout le problème. Les germes d’Amoris Laetitia se trouvent dans les textes ambigus de Vatican II, spécialement dans cette fausse liberté de conscience enseignée à cette occasion.

Nous avons de nombreuses raisons d’être fiers d’avoir la vraie Foi. Mais il faut nous rappeler que nous serons jugés plus sévèrement que bien d’autres. Faisons tout pour nous soumettre parfaitement à la Loi de Dieu.

En pratique

La lecture du psaume 118 peut nous aider beaucoup à comprendre que Dieu est l’auteur des commandements et combien de vénération le psalmiste (le roi David) avait pour la Loi de Dieu.

samedi 10 décembre 2016

Que Votre volonté soit faite !

La perfection chrétienne consiste particulièrement dans la recherche à faire la volonté de Dieu, à renoncer
entièrement à nos désirs.

Serions-nous dans l’état le plus élevé, le plus saint, si nous tenons à nos idées, à nos caprices, enfin à notre volonté, nous sommes exposés à tomber et les grâces que Dieu nous aurait faites ne seraient pas une raison pour nous rassurer : un seul exemple suffira pour nous en convaincre.

Quelles prédications plus éloquentes, plus persuasives, plus puissantes, que celles de Jésus ! Judas les a entendues en public, en particulier, aux champs, à la ville, dans le temple, dans les synagogues, dans les maisons, au milieu des rues ; il fut témoin des miracles de Jésus, il fut sous sa conduite, il faisait ses entretiens avec Jésus, avec Marie et les apôtres. Quel exemples de vertus plus rares, plus admirables, plus héroïques que celles de Jésus, de Marie et des disciples ! Il a été l’économe du sacré collège, il s’est prosterné aux pieds de son Maître ; il les a lavés, essuyés, il l’a appelé son ami ; enfin, au milieu de tant de grâces, pourquoi Judas s’est-il perdu ? C’est qu’il a voulu faire sa volonté ; il n’écoute point les remords de sa conscience, ni les invitations tendres et paternelles de Jésus, il n’imita point les exemples des apôtres ; s’il avait renoncé à sa volonté pour celle de son Sauveur, il serait dans le ciel, tandis qu’il est dans les enfers.

Que de chrétiens, opiniâtres dans leur sentiment, seront punis comme Judas ! Quand ils auraient la perfection de tous les saints et les anges, ils sont sur les bords de l’abîme, dès qu’ils ne veulent pas faire la volonté de Dieu ; et dans ce cas se trouvent tant de scrupuleux qui aiment mieux suivre leurs idées orgueilleuses que celles du confesseur qui tient la place de Dieu, ils ne reconnaissent d’autre volonté que leur imagination perdue, en qui ils font consister toute leur religion ; tant d’incrédules qui préfèrent leur sentiment à celui de l’Eglise qui ne peut pas tomber dans l’erreur ; tant d’impies qui se soulèvent sans cesse contre les pratiques saintes de la religion.

Quoi, malheureux ! vous osez dire dans votre Pater : Fiat voluntas tua, que votre volonté soit faite, ô mon Dieu ! Dites plutôt: Que la nôtre soit faite, que tout ce qui contrarie nos passions, nos penchants, ne soit pas; que Dieu nous laisse vivre à notre liberté, qu’il ne nous oblige point à faire pénitence, à nous confesser. Voilà notre volonté, et non celle de Dieu; c’est la seule cause pour laquelle nous voyons tant d’impies et d’incrédules.


-Un prêtre du diocèse de Valence. Traité sur le Pater. Chapitre VI – Troisième demande du Pater Fiat, voluntas tua sicut in coelo et in terra. Lyon: Guyot père et fils, imprimeurs-libraires, 1845. Pages 114-116.

mardi 6 décembre 2016

Nécessité d’étudier et d’expliquer le Décalogue

L'Eglise catholique, par la voix de ses illustres pontifes, souhaite ardemment que tous les fidèles travaillent sans relâche à l'établissement du Règne social de Jésus-Christ sur les nations. Afin de rétablir le Règne de Notre-Seigneur, il important d'amener les peuples à la connaissance, puis à l'amour du vrai Dieu. Pour aimer Dieu, il faut d'abord le connaître. C'est pourquoi le Mouvement Tradition Québec souhaite publier régulièrement un catéchisme, ainsi qu'un commentaire. Les prochains articles de catéchisme auront pour référence l'immortel Catéchisme du Concile de Trente.

S'instruire pour vaincre!


Chapitre 28 — Des Commandements de Dieu en général

Saint Augustin fait remarquer que le Décalogue est le sommaire et l’abrégé de toutes les Lois (1) : « Bien que Dieu eût fait pour son peuple un grand nombre de prescriptions, néanmoins Il ne donne à Moïse que les deux tables de pierre, appelées les tables du témoignage, pour être déposées dans l’Arche. Et en effet, si on les examine de près et si on les entend comme il convient, il est facile de constater que tous les autres Commandements de Dieu dépendent des dix qui furent gravés sur les tables de pierre. Et ces dix Commandements dépendent eux-mêmes des deux préceptes de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain, dans lesquels sont renfermés la Loi et les Prophètes. » (2)




§ I. — Nécessité d’étudier et d’expliquer le Décalogue.


Le Décalogue étant l’abrégé de tous les devoirs, les Pasteurs devraient le méditer jour et nuit, non seulement pour y conformer leur propre vie, mais encore pour instruire dans la Loi du Seigneur le peuple qui leur est confié. Car « les lèvres du Prêtre sont dépositaires de la science, et les peuples recevront de sa bouche l’explication de la Loi, parce qu’il est l’ange du Seigneur des armées.(3) » Ces paroles s’appliquent admirablement aux Prêtres de la Loi nouvelle, parce qu’étant plus rapprochés de Dieu que ceux de la Loi ancienne, ils doivent « se transformer de clarté en clarté, comme par l’Esprit du Seigneur. (4) » D’ailleurs, puisque Jésus-Christ Lui-même leur a donné le nom de « lumière » (5), leur devoir et leur rôle, c’est d’être « la lumière de ceux qui sont dans les ténèbres, les docteurs des ignorants, les maîtres des enfants » (6); et « si quelqu’un tombe par surprise dans quelque péché, c’est à ceux qui sont spirituels à le relever. » (7)

Au tribunal de la Pénitence ils sont de véritables juges, et la sentence qu’ils portent est en raison de l’espèce et de la grandeur des fautes. Si donc ils ne veulent ni s’abuser eux-mêmes, ni abuser les autres par leur ignorance, il est nécessaire qu’ils étudient la Loi de Dieu avec le plus grand soin, et qu’ils sachent l’interpréter avec sagesse, afin de pouvoir rendre sur toute faute, action ou omission, un jugement conforme à cette règle divine, et encore, comme dit l’Apôtre, afin de pouvoir donner
« la saine Doctrine (8) », c’est-à-dire, une doctrine exempte de toute erreur, et capable de guérir les maladies de l’âme, qui sont les péchés, et de faire des Fidèles « un peuple agréable à Dieu par la pratique des bonnes œuvres. (9) »

Commentaires

Dieu aurait pu nous donner une liste longue et détaillée des préceptes que nous devons suivre fidèlement afin d’obtenir le salut. Mais il nous a plutôt donné dix commandements qui sont très faciles à retenir. Il voulait ainsi que les hommes décident librement s’ils veulent rentrer dans le Royaume des Cieux ou se trouver parmi les réprouvés.

Les prêtres ont le devoir grave de rappeler aux fidèles la nécessité de suivre la loi du Christ. Quelle honte que la plupart des prêtres depuis Vatican II ne parlent plus des Commandements de Dieu, de la punition donnée à ceux qui ne les suivent pas, etc.

Le Catéchisme du Concile de Trente commence son enseignement sur les commandements de Dieu en rappelant aux prêtres que c’est pour eux un devoir grave de bien connaître la Loi de Dieu afin 1- d’être capables de la suivre dans leur propre vie pour donner au troupeau des fidèles un exemple à suivre ; 2- d’être capable de l’enseigner convenablement aux fidèles qui ont sans cesse besoin qu’on leur rappelle les vérités du salut ; 3- d’être capable de se prononcer sur toute action ou omission dans le Sacrement de la Pénitence afin que le peuple puisse être agréable à Dieu.

En pratique

Tous les chrétiens doivent connaître par cœur les commandements de Dieu (et de l’Église). Pour cela, il est très profitable de les réciter chaque jour durant la prière du soir, examinant par la même occasion notre conscience.

jeudi 1 décembre 2016

L'Eglise catholique et la tolérance

On confond d’ordinaire deux choses essentiellement distinctes : l’intolérance en fait de doctrine et l’intolérance en fait de personnes ; et, après avoir tout mêlé, on fait l’indigné, on crie à la dureté, à la barbarie !
La guillotine, icône de la tolérance révolutionnaire

Si l’Église enseignait ce qu’on prétend qu’elle enseigne, oui, elle serait dure et cruelle, et l’on aurait grand peine à la croire. Mais il n’en est rien. L’Église n’est intolérante que dans la mesure juste, vraie, nécessaire.
Pleine de miséricorde pour les personnes, elle n’est intolérante que pour les doctrines. Elle fait comme DIEU, qui, en nous, déteste le péché et aime le pécheur
.

L’intolérance doctrinale est le caractère essentiel de la vraie religion. La VÉRITÉ, en effet, qu’elle est chargée d’enseigner, est absolue, est immuable. Tout le monde doit s’y adapter ; elle ne doit fléchir devant personne. Quiconque ne la possède point, se trompe. Il n’y a point de transactions possibles avec elle ; c’est tout ou rien. Hors d’elle, il n’y a que l’erreur.

L’Église catholique seule a toujours eu cette inflexibilité dans son enseignement. C’est la preuve la plus frappante peut-être de sa vérité, de la divine mission de ses Pasteurs. Indulgente pour les faiblesses, elle ne l’a jamais été, elle ne le sera jamais pour les erreurs.

« Si quelqu’un ne croit point ce que j’enseigne, dit-elle dans les règles de foi formulées par ses conciles, qu’il soit anathème ! ». C’est-à-dire, retranché de la société chrétienne. La vérité seule parle avec cette puissance.

Les gens qui accusent l’Église de cruauté à propos de l’intolérance qu’ils lui prêtent, ont-ils lu dans le Contrat social de Rousseau, le grand apôtre de la tolérance, cette touchante maxime : « Le souverain peut bannir de l’État quiconque ne croit pas les articles de foi de la religion du pays … Si quelqu’un, après avoie reconnu publiquement ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, QU’IL SOIT PUNI DE MORT !» (Livre IV, chap. VIII.) Quelle tolérance ! ! ! Il faut avouer que l’Église s’y entend mieux que ceux qui veulent lui en remontrer.


Mgr de Ségur – Réponses courtes et familières aux objections les plus répandues contre la religion. 1850

samedi 19 novembre 2016

Grandeur du travail

La Révélation primitive, dont l'Eglise est héritière, impose à toute vie humaine, comme prix d'entretien,
l'obligation du travail: c'est là, d'après le christianisme, une loi commune pour tous les hommes; c'est là le statut, inaccessible à toute révision, donné par Dieu à l'humanité. L'Homme gagne son pain à la sueur de son front: cette austère réalité pèse et pèsera toujours sur la race. Mais voici que peu à peu à la lumière de la pensée chrétienne, cette loi du travail, où l'on était tenté de ne voir qu'une charte assez rigide de la vie individuelle, prend l'éclatante portée d'une obligation sociale. L'horizon du chrétien s'élargit: il trouve dans l'Epître de saint Paul aux Ephésiens l'invitation à « se livrer à quelque travail manuel bon en soi, afin d'avoir de quoi donner à ceux qui sont dans l'indigence »; à la sueur de son front, le chrétien gagnera non plus seulement son pain, mais le pain des autres, le pain qui se refuse aux bras défaillants de la pauvreté.

Le conseil de saint Paul est confirmé par saint Thomas : après avoir justifié la loi du travail par la triple nécessité de pourvoir à notre vie, d'éviter l'oisiveté, instruction de tous les vices, et de mortifier la concupiscence, l'auteur de la Somme signe une quatrième raison d'accomplir cette loi; et cette raison dernière, non moins décisive à ses yeux, c'est que notre propre travail doit nous permettre de secourir le prochain dans ses besoins. Le travail est une nécessité, le travail est une ascèse; il doit être aussi une charité; il doit servir - empruntons à la règle de saint Benoît une expression d'une très belle plénitude - « à acquitter intégralement la dette de la charité fraternelle. »


-Georges Goyau, Le Catholicisme - doctrine d'action. 1921.

jeudi 17 novembre 2016

Ce que nous devons au catholicisme

Il a commencé de travailler pour nous avant même notre naissance. Nos origines portent le sceau d'une
prédilection. Les hommes qui furent nos pères, appartenaient à la race où s'est le mieux réalisée la civilisation du Christ: ils venaient de la France, pays de raison harmonieuse et de foi apostolique, et ils sortaient d'elle à la plus grande heure de son histoire.

Le catholicisme va dominer notre vie entière. A toutes les époques d'une existence particulièrement laborieuse, il sera la force la plus active de celles qui nous ont façonnés.

Le premier labeur et le plus âpre pour la Nouvelle-France fut de naître noblement. Pendant soixante ans, les rois ou leurs subordonnés tenteront de fonder la colonie avec les rebuts du royaume. L'échec les éclairera, mais surtout l’Église qui a vu le dessein apostolique de la monarchie française et l'accorde avec son idéal. En plaçant au premier plan les intérêts éternels du Nouveau-Monde, elle comprend que le point d'appui de son apostolat auprès des races indigènes ne peut être qu'une race probe et catholique. N'est-ce pas sa volonté enfin triomphante qui s'exprime dans l'édit des Cent-Associés : "Monseigneur le Cardinal Richelieu estant obligé par le devoir de sa charge, de faire réussir les sainctes intentions et desseins des dits Seigneurs roys, avait jugé que le seul moyen de disposer ces peuples à la cognoissance du vray Dieu, estoit de peupler ledit pais de Naturels François Catholiques, pour, par leur exemple, disposer ces peuples à la cognoissance de la Religion Chrestienne. . . " Cette simple loyauté de l'Eglise nous valut de naître du meilleur sang de France et dans la foi catholique. Huguenots et gibiers de prison furent écartés d'une terre où l'on voulait fonder un peuple apôtre. Et comment évaluer ce qu'une telle composition de nos éléments nationaux représentait de cohésion, de vigueur morale, de ferments vertueux ?

Sur ces éléments encore informes, l'Eglise fît planer son souffle créateur. Née à la vie, notre jeune race dut aborder un autre labeur, non moins âpre, celui de sa croissance. Elle grandit, comme l'on sait, dans la pénurie de l'assistance administrative, presque dans la misère; à peine sortie du berceau, elle ne connut d'autre jeu que celui de la guerre et, pour conquérir un sol dur entre tous, elle dut manier le fusil presque autant que la hache.

Pour traverser ces rudes débuts, la Nouvelle-France retrouva la même égide. Jusqu'à l'année 1663 , date où intervient le roi, ce sont des hommes d'Eglise, les Récollets puis les Jésuites qui suppléent les compagnies et assistent les gouverneurs. A partir de 1648 , le Supérieur des Jésuites fait partie du conseil de la colonie. Bientôt la Nouvelle-France va saluer l'arrivée de François de Laval qui, par le prestige de son caractère et de sa vie, sera le premier personnage du pays. Telle est alors la prédominance de l'élément religieux que des historiens ont parlé de théocratie. Théocratie qui n'usurpe, en tout cas, que le droit de se dévouer intelligemment, si j'en crois ce mot de Colbert à Mgr de Laval : "La colonie canadienne n'a de vie que depuis le temps où vous vous êtes dévoué pour elle".

Avant même l'arrivée de l'évêque, le dévouement de l'Eglise devançait les besoins de la Nouvelle-France. A Québec il n'y a guère, en 1635, que 300 habitants lorsque les Jésuites fondent leur collège. Quatre ans plus tard, les Ursulines ouvrent leur première école pour 40 petites filles, cependant qu'à Ville-Marie Marguerite Bourgeoys attend, pour les instruire, que les enfants soient en âge. Œuvres d'enseignement, œuvres de charité, tous les organismes se créaient l'un après l'autre ; et, chaque fois, pour jeter dans notre histoire un ferment immortel, un saint ou une sainte était préposé à la tâche de fonder. Champlain, François de Laval, Marie de l'Incarnation, la Mère de Saint-Ignace, Maisonneuve, Jeanne Mance, Marguerite Bourgeoys, les Pères Le Jeune, Lalemant, les Sulpiciens Souart, Dollier de Casson, appartiennent à l'humanité des élus qui se mêlent éternellement aux œuvres qu'ils fondent. Grâce à ces puissantes ressources spirituelles nous allions traverser une autre phase périlleuse de notre croissance. Avec l'arrivée des colons de Colbert, la Nouvelle-France se met à grandir par accroissements subits, précipités. Quel état peu propice à la morale que ces établissements hâtifs où les arrivants se croisent et se mêlent, où les colons se dispersent sur un immense pays, sans églises, presque sans prêtres et sans cadre social.

Les guerres continuelles, les exigences de la traite des fourrures aggraveront cette incohésion. Pendant longtemps la population de la Nouvelle-France aura l'air d'une série de camps volants. Contre l'Iroquois qui dévaste le pays, contre l'Anglais qui menace les frontières, au service des traitants qui mobilisent les canotiers, hommes mariés, jeunes gens se font en grand nombre coureurs de bois ou de fleuves, vagabonds de la gloire qui étendent les frontières encore plus qu'ils ne les défendent. Le spectacle est magnifique d'audace aventureuse et chevaleresque. Mais quel péril pour les mœurs que ce nomadisme prolongé où succombe une trop grande partie de la population. Le bonheur de la Nouvelle-France fut alors d'être gouvernée par des évêques de la grande tradition dont la hardiesse apostolique allait aussi loin que le devoir. Leurs mandements de ce temps-là nous révèlent avec quelle vigueur, quelle ténacité, ils s'élevaient contre tous les dérèglements.


Pour eux le progrès, la civilisation véritable n'est pas dans les gains du commerce ou de la gloire ; elle consiste avant tout dans la dignité des mœurs, dans la domination de la volonté sur les mauvais instincts de la nature humaine. Aussi le luxe, la vanité, l'usure, l'indécence, l'ivrognerie, le mépris du dimanche se heurteront-ils à de véhémentes dénonciations. Quel fier courage que celui de ces chefs d'Eglise dont l'un osait bien s'adresser "au gouverneur et à la gouvernante", pour leur rappeler l'obligation où ils sont de donner le bon exemple au peuple." Leur sévérité est sans ménagements pour les corrupteurs ; ils n'admettent point "qu'il y ait des cabarets dans les paroisses", et ils défendent d'absoudre "ceux qui veulent gagner leur vie par ce détestable commerce". Rigueurs excessives, diront quelques-uns. Rigueurs salutaires, diront les autres qui verront les précoces vermoulures écartées du millier de familles qui allaient devenir les souches d'un peuple.

Pour la défense de la race, il est deux bastions, entre autres, que nos évêques ont élevés de leurs mains: la famille et la paroisse. La famille du Canada français est une des gloires de notre peuple, "une des plus grandes merveilles de l’Église catholique en ces deux derniers siècles", a écrit un historien. Et ces grands éloges, l'on veut qu'ils lui soient décernés pour la façon admirable dont elle s'est acquittée de ses fins naturelles. Mais qui a fait la famille canadienne-française? Qui lui a donné ses lois, son âme, ces vertus de force et de pureté qui, au courage de faire son devoir, lui ont ajouté la puissance de le bien accomplir? Ici encore, ayons la loyauté de le reconnaître, l'Eglise a tenu le premier rôle et le plus actif. A l'heure où se fondaient nos premiers foyers, les Jésuites puis François de Laval leur imposèrent comme idéal la sublime famille de Nazareth. C'est l'Eglise qui a défendu chez nous la dignité du mariage ; sur les sources de notre vie, elle n'a cessé de veiller pour que rien d'impur ne s'y mêlât. Rappelons seulement, pour montrer jusqu'où allait en ce temps-là sa vigilance, que les prêtres ne pouvaient admettre à la bénédiction nuptiale, les soldats séducteurs et leurs victimes.

L'histoire de nos origines prendra, de ce fait, une particulière noblesse. C'est ainsi que les registres du
gouvernement de Québec n'attesteront que deux naissances illégitimes jusqu'à l'année 1690 et qu'un relevé de toutes les naissances de la colonie révélera à peine huit accidents par 1,000 enfants.

Ces foyers pleins d'honneur, c'est déjà une première garantie de l'éducation des enfants que l'Eglise n'a. pas moins surveillée. N'est-ce point par l'autorité sainte dont elle revêt le père, le vrai chef familial pour elle, n'est-ce point par l'ardeur de piété qu'elle allume au cœur de la mère que Mgr de Saint-Vallier pourra appeler chaque famille canadienne "une petite communauté bien réglée"? L'oeuvre de l'Eglise, voulez-vous la voir dans une forme concrète? Contemplez-la dans la symbolique cérémonie de la bénédiction, au matin du jour de l'an, alors qu'agenouillés devant leur père, devenu pontife domestique, les enfants confessent l'unité chrétienne de la famille et son ordre qui est un ordre divin.

Là ne s'arrêtera pas le génie organisateur de l'Eglise. Le régime féodal n'avait guère jeté, entre les habitants d'une même seigneurie, que des liens juridiques. La véritable société publique, celle qui élève une autorité au-dessus des groupes familiaux, les associe pour un progrès plus étendu et plus parfait, cette société ce sera la paroisse, institution strictement ecclésiastique sous l'ancien régime. Par un arrêt de son conseil d'Etat, en date du 17 mai 1699, le roi retire définitivement aux possesseurs de fiefs le patronage des églises qui sera conféré à l'évêque avec le droit de faire bâtir des temples où celui-ci le jugera convenable.

"L'évêque de Québec a eu une part essentielle dans le Règlement des districts fait en 1721", écrivait Mgr Plessis. "Il a toujours été en possession d'ériger les paroisses. Les archives de l'évêché font foi de 38 paroisses anciennement érigées par les Evêques de ce pays, entre lesquelles quatre n'ont eu leur érection que depuis le Règlement des districts.... Toutes ces érections consistent en un Décret ecclésiastique latin, signé de l'évêque et contresigné de son secrétaire."

La paroisse canadienne est constituée avant tout pour le progrès religieux. Mais le progrès religieux ne s'isole pas dans sa transcendance. L'une de ses vertus est de faire de l'ordre au-dessous de lui et de n'être une règle que pour devenir un principe vivifiant. La paroisse, cela voulait dire. au temps de la Nouvelle-France, l'homme de Dieu, le gardien de la foi et de la morale, constitué chef de la société ; cela voulait dire les rapports des hommes réglés par la charité et la justice chrétiennes; l'église devenant le pôle attractif des âmes et les unissant par le lien le plus vigoureux, celui d'une foi commune. La paroisse, ce fut même, pendant longtemps, le seul cadre où s'épanouit quelque vie publique. Jusqu'après le régime français, les réunions pour fins d'église sont à peu près les seules assemblées populaires. Dès l'érection des premières paroisses, François de Laval remet aux habitants les frais du culte; les fabriques sont constituées avec marguilliers électifs; et le synode de 1690 rappellera qu"'il a été ordonné que les curés feront part aux marguilliers des choses qu'ils souhaiteront faire dans leurs églises".

Assises de nos familles, assises de nos paroisses, tout cela nous le devons à nos évêques. Pourtant leur action a voulu s'étendre encore plus loin, atteindre l'Etat lui-même ou ce qui fut alors notre organisme de gouvernement. Conseillers du conseil souverain, et, pour ainsi dire les seuls permanents, nos évêques ont tenu, au parlement de la Nouvelle-France, le premier rôle. C'est déjà marquer en quel sens ils vont orienter la législation de la colonie d'où nous vient une partie de notre droit actuel. L'on sait également avec quelle énergie, contre les gouverneurs et les parlementaires gallicans du conseil, ils ont défendu les prérogatives de la puissance spirituelle. Autant qu'ils l'ont pu, ils ont fait admettre et fait passer dans nos moeurs publiques, la juste subordination des pouvoirs. Et qu'est-ce à dire si ce n'est poser là le fondement de l'ordre social et politique? Ceux qui savent le rôle de la vérité dans la vie d'un peuple, les relations étroites des droits de l'homme aux droits de Dieu, salueront dans ces hommes d'Eglise de vrais hommes d'Etat. Il n'est pas nécessaire d'avoir fouillé bien longuement l'histoire du monde, pour apercevoir dans l'Etat désorbité et sans frein, un fauteur de désordre, l'ennemi le plus dangereux de la liberté humaine. "Droits de l'homme, liberté de l'homme, liberté humaine, existence distincte des nations", a dit Louis Veuillot, "autant de pensées du Christ, voulues et acceptées par sa seule Eglise".

De cet ordre catholique, de la prédominance de l'idée religieuse, devait naître une jeune race remarquable par sa haute moralité et le bel ensemble de son âme. Son histoire sociale sera émouvante comme une pastorale traversée de chants épiques; son histoire militaire fera penser à un manuel d'héroïsme. Mais nous ne savons si l'Eglise n'a pas déposé au front du jeune peuple un laurier encore plus glorieux.

La Nouvelle-France est restée fidèle aux desseins de ses fondateurs. La pénétration française au cœur du continent ne fut pas seulement une merveilleuse aventure commerciale et militaire; ce fut en même temps, une irrésistible poussée de l'apostolat catholique. Rarement les explorateurs dépassent les missionnaires. Quand Champlain touche au pays des Hurons en 1615 , les Récollets l'y ont précédé ; quand de Saint-Simon s'en va vers la baie d'Hudson, le Jésuite Albanel l'accompagne; Marquette est de la flottille qui avironne vers le Mississipi; Cavelier de la Salle mène toujours avec lui des religieux et des prêtres; et le Père Mesaiger puis le Père Aulneau sont de l'expédition des La Vérendrye.

Mais voici qui vaut mieux encore: l'évangélisation des indigènes n'est pas seulement l'affaire des missionnaires; c'est une œuvre collective à laquelle tout le jeune peuple s'associe. Ville-Marie est fondée pour
être à la fois un bastion de la colonie et un séminaire d'apôtres. Aux associés de la Sainte-Famille, François de Laval propose de "servir à la conversion des infidèles de ce pays, par l'exemple d'une vie irréprochable". A partir de l'année 1636 ce voeu se propage, parmi les colons de Québec, de communier douze mois de suite, de dire autant de fois le chapelet, de jeûner la veille de l'Immaculée-Conception pour obtenir "la conservation de ce pays et la conversion des pauvres sauvages qui l'habitent". Oui, telle était bien l'atmosphère des âmes. Et si "la prière de chaque nation", comme l'a écrit le comte de Maistre, "indique l'état moral de cette nation," quelle grandeur l'Eglise n'avait-elle pas déposée dans l'âme de nos pères!

Viennent maintenant les jours mauvais! Les noblesses de son histoire, tous ses grands souvenirs deviendront des énergies morales pour notre peuple, des impulsions immatérielles qui l'animeront à durer. Car le labeur de la Nouvelle-France n'est pas achevé. Après avoir eu tant de peine à naître et à vivre, la question se posera pour elle de survivre

Le premier service que nous rendit l'Eglise, au lendemain de 1760 , fut de nous conserver la foi. Qui oserait prétendre, en effet, que la foi des vaincus eût subsisté en ce pays, si nos chefs religieux avaient cédé aux manœuvres du vainqueur et accepté la suppression de l'épiscopat?

Ce service a déjà quelque valeur pour un peuple qui sait le prix de la vérité religieuse. Mais ajoutons avec l'histoire que l'Eglise a coopéré plus que personne à la préservation nationale. Si nous cherchons les causes de notre survivance, il faut écarter résolument tout ce qui évoque l'idée de la puissance matérielle. Qu'était-ce, pour faire face à la plus grande puissance européenne du dix-huitième siècle, que 65, 000 paysans ruinés par la guerre, abandonnés à eux-mêmes? Si nos pères ont survécu, c'est qu'une certaine dignité morale leur a donné la fierté de rester eux-mêmes; c'est que leurs institutions familiales, la pureté de leurs mœurs, leur permirent d'enfanter abondamment de la vie; c'est que le travail les garda laborieux, leur accorda de refaire leur pays et d'en agrandir le domaine; c'est enfin que leur organisation sociale sut grouper, pour les rendre puissants, les petits efforts et les modestes ressources.

Les œuvres, les organismes de vie et de résistance que ni la richesse ni le nombre ne pouvaient créer, le désintéressement, le courage les mirent debout. De telle sorte que, parmi les causes de notre survivance, aucune ne saurait être nommée qui n'appartienne à l'ordre moral, lequel relève de l'Eglise.

Le serment de Dollard et de ses compagnons

La volonté de rester nous-mêmes, qui l'a plus fortement affirmée que notre clergé? Mgr Hubert, le deuxième évêque de race canadienne-française, appliquera, l'un des premiers, à notre groupe ethnique, le mot "nation". Ce sont nos évêques, nos prêtres qui redoutent le plus l'anglicisation parce qu'ils y voient une menace d'apostasie.

A Québec c'est Mgr Hubert, à Montréal ce sont les Sulpiciens qui fondent les premières écoles bilingues pour arracher les écoliers canadiens-français aux écoles anglo-protestantes. C'est l'Eglise qui, la première, a vu le piège de l'Institution Royale et a fait écarter cette mainmise de l'église anglicane et de l'élément anglo-saxon sur notre enseignement public. Aujourd'hui encore n'est-elle pas la seule à mettre des entraves à la fréquentation des écoles et des universités de religion et de langue étrangères? Depuis la conquête, la famille canadienne n'a pas trouvé, non plus, de protectrice plus courageuse que l'Eglise. Qui ne voit, par exemple, que la prohibition des mariages mixtes protège non seulement la foi, mais notre homogénéité française?

Nos foyers, l'Eglise les défend chaque jour et presque seule contre les abus et les errements de toute sorte, en particulier contre le mal abominable du divorce. Et puisque, au témoignage de le Play, "les familles soumises à Dieu . . . sont la vraie force des nations libres et prospères", qui donc, en bonne vérité, oserait attribuer à d'autre que l'Eglise la conservation de cette force ?

Pour les mêmes fins elle a fortifié le cadre social de la paroisse. "La paroisse a sauvé la race française du Canada", répètent de toutes parts historiens et économistes. Et, sans doute, c'est une vérité indiscutable. Mais si la paroisse fut pour notre race le bastion sauveur, si l'on a vu s'y épanouir, depuis 1760 , une vitalité plus vigoureuse, plus féconde même que sous l'ancien régime, à qui le devons-nous, si ce n'est à l'homme qui, par le départ ou la démission des autres, demeura la plus grande et quelquefois la seule autorité sociale?

Le colonel de Salaberry,
le vainqueur de la bataille de Châteauguay
Bronze sur la façade du parlement de Québec
C'est par cet homme qui fut le prêtre, que la prééminence de l'idée religieuse s'imposa plus que jamais à la paroisse canadienne. Par le prêtre toujours, l'organisme religieux acquit assez de force pour animer de son esprit l'organisme scolaire et même l'organisme civil qui se développaient en lui. Et voilà comment s'est vérifiée pour nous cette loi universelle, qu'en toute vie composée d'éléments divers, le progrès s'affirme avec puissance où l'élément supérieur gouverne les autres.

Gardienne de la famille et de la paroisse, l’Église fit comme elle avait fait sous l'ancien régime: elle se chargea en plus des intérêts généraux de la race. Personne ne conteste qu'elle ait créé, sans la moindre assistance de l'Etat, notre enseignement secondaire et supérieur; l'enseignement primaire, elle l'avait soutenu jusqu'à 1760 , de son dévouement encore plus que des subventions royales; après la conquête, elle le maintient au milieu des ruines et elle le relève. Pendant longtemps il n'y aura d'école qu'à l'ombre de l'église. Lorsque, enfin, échappés à la servitude politique, nous commencerons à organiser les fonctions de notre vie sociale, nous retrouverons encore l'Eglise dans le même rôle; elle défendra les droits de la famille contre les nouveaux pouvoirs comme elle les avait défendus jadis contre les assimilateurs. Et le régime d'enseignement public qu'elle fera prévaloir, s'il n'est point sans infirmités, n'en a que d'imputables à l'ambition de l'Etat.

A ce moment, sa fécondité magnifique ajoute au droit de l'Eglise de parler haut. Pendant que les écoles naissent sur tous les points, au milieu d'un peuple trop pauvre pour les soutenir de ses seuls deniers, l'Eglise met au plus bas prix le coût de l'enseignement. Elle fait venir de France des communautés enseignantes; elle en crée un bon nombre sur place. En peu d'années, ces grandes familles spirituelles assument la plus lourde part du fardeau et donnent à nos écoles un haut caractère moral.

L'Eglise fait de même pour le service de la charité. En même temps qu'elle le met au plus bas prix, elle s'efforce de lui maintenir son auréole surnaturelle. Communautés étrangères et communautés canadiennes se vouent au soulagement de toutes les misères. Et c'est, au milieu de nous, une floraison d’œuvres qui représentent pour l’État d'incalculables économies et font l'étonnement de l'étranger.

La fécondité sera telle que l'Eglise prélèvera sur cette richesse pour prêter aux autres. Du surplus de ses vocations et quelquefois de son nécessaire, elle organisera la vie religieuse de toutes les provinces canadiennes; elle suivra jusqu'aux Etats-Unis nos frères exilés ; elle dépassera même ces vastes champs; et la voici en train d'accomplir dans les pays de missions une oeuvre apostolique sans parallèle. Rôle sublime qui n'établit pas seulement devant le monde la qualité morale de notre peuple, mais qui ajoute à la majesté de notre histoire et accroît peut-être nos chances de survie.

Si Dieu est le grand personnage de l'histoire humaine, ce peuple-là n'amasse-t-il point des gages d'avenir qui se fait le collaborateur des œuvres divines ?

Voilà bien ce que nous devons au catholicisme. Pour apercevoir ce rôle immense, il faudrait comprendre ce que cela vaut à un peuple d'avoir trouvé, dans son berceau, comme un cadeau de naissance, la foi catholique, c'est-à-dire cette lumière allumée devant les hommes pour éclairer les réalités divines et qui, par cela même, projette le plus de clarté sur les réalités humaines. La foi catholique, cela veut dire, pour un peuple, la vérité domestique, la vérité politique mises hors de question ; cela veut dire, dans un pays, la salubrité intellectuelle, la préservation des aventures doctrinales qui se paient en reculs quand ce n'est pas en catastrophes. La foi catholique, cela veut dire aussi la morale qui atteint le plus profondément chaque individu d'une nation, qui fournit à la volonté humaine le plus haut idéal de vertu et les moyens les plus efficaces de l'atteindre. D'avoir été un peuple qui priait et allait à la messe, qui se confessait et communiait, qui pratiquait le culte des saints, héros supérieurs de l'humanité, qui pourrait dire ce que notre histoire a gagné, par cela seul, en force et en beauté ?

Ce n'est pas assez de dire du catholicisme qu'il fut l'arc-boutant de notre race ; il en est l'armature, l'âme indéfectible qui soutient tout. Si quelque raison pouvait ajouter à la grandeur de ce rôle, ce serait la constance avec laquelle il a été tenu. Depuis le jour où l'Eglise suspendait la croix au portique de notre histoire, qui oserait marquer une défaillance, une interruption dans son dévouement, une heure où elle ait paru lassée d'être la bienfaitrice du peuple canadien-français ? Puissions-nous ne jamais oublier de tels services! Puisse-t-on s'en souvenir en quelques hautes sphères où l'on fait voir quelquefois plus de puissance à détruire qu'à créer!

Dans un autre âge que le nôtre, en l'une de ces époques de foi où les réalités religieuses s'imposaient fortement aux esprits, un grand artiste se lèverait parmi nous pour figurer sous quelque forme idéale cette Providence magnifique. Qui sait ?

Le jour viendra peut-être où notre hommage animera quelque pierre sublime. Ce jour-là le monument sera dressé sur l'un des plus hauts points du pays et la reconnaissance d'une race aura gravé sur le Socle: "A la Mère auguste de la patrie!"


-Abbé Lionel Groulx, Notre maître, le passé. Tome I. Bibliothèque de l'Action française, 1924. Pp 245-259.

mardi 15 novembre 2016

Les points forts de notre décadence

Le Mouvement Tradition Québec met à la disposition du public un document de 1970 rédigé par le chanoine Georges Panneton, prêtre de Trois-Rivières. Le chanoine Panneton fut de ce mouvement, trop peu connu aujourd'hui, de canadiens-français qui résistèrent tant à la Révolution tranquille qu'au Concile Vatican II. Un document d'une trop réelle actualité. 


Depuis une dizaine d'années, nous constatons que les démons sont acharnés à démolir la forteresse du catholicisme, bâtie en Nouvelle-France par nos saints Fondateurs. Voici les points forts de notre décadence, qui effraie les esprits clairvoyants: la famille, la moralité, l'éducation, la catéchèse, le religion, les vocations, le socialisme communiste.


1- LA FAMILLE, cellule-mère de la société, est attaquée par les nouvelles Lois que vient de voter
notre Gouvernement fédéral: divorce, avortement, contraceptifs (pilule stérilisante), homosexualité... Conséquence: on constate une diminution des naissances catastrophique. Les familles sont disloquées par l'adultère; dans les écoles supérieures, l'amour libre multiplie les filles-mères. Ruine du mariage chrétien et de l'autorité des parents... A ce train-là, en l'an 2000, il n'y aura presque plus de Canadiens-Français. Notre espoir: les foyers où l'on observe encore les Commandements de Dieu.

2- LA MORALITE. Sur la rue, étalage de modes impudiques (mini-jupes, collants, shorts); sur les plages, mono-kini, nudité provocantes. Théâtre et cinéma-télévision pourris (revue HAIR). Festival-pop à Manseau: drogue et alcoolisme qui ruinent la jeunesse. Pornographie étalée dans les kiosques à journaux. Romans immoraux primés et best-sellers... Saint Paul pourrait adresser à notre peuple, comme aux Romains décadents, ce reproche terrible: "Ils ont fait un dieu de leur ventre" (Phil. 3, 19). La télévision répand souvent la corruption dans tous nos foyers. Le démon impur étend son règne chez nous, surtout dans la jeunesse chez qui l'impureté tue la Foi.

3- L'EDUCATION. Le Ministère de l'Education provincial nous impose la neutralité religieuse à l'Université et dans tout le système scolaire, selon le programme maçonnique. Ce régime entraîne la ruine de nos séminaires et de nos maisons d'éducation catholique, érigés depuis 200 ans au prix de tant d'efforts. Peu à peu, religieux et religieuses sont chassés des écoles; les Congrégations enseignantes sont démembrées; dans 20 ans, nos Frères et Soeurs seront disparus et notre jeunesse engouffrée dans les polyvalentes monstrueuses (2000 ou 3000 élèves) ne recevra aucune formation chrétienne. Nos Universités et nos Cégeps sont empoisonnés par des professeurs impies, athées, maçons, marxistes, freudistes, dont plusieurs ont été importés d'Europe par des organismes maçonniques, pour déniaiser (?) les catholiques du Canada.

4- LA CATECHESE. On a abandonné les Catéchismes de saint Pie X et du Concile de Trente, pour s'inspirer du Catéchisme hérétique de Hollande. Résultat: on ébranle la Foi aux dogmes de la Présence réelle dans la sainte Eucharistie, de la Résurrection du Christ, de sa Naissance virginale, de l'Immaculée Conception, du Péché originel, de l'existence des Anges et des Démons, de l'Enfer et du Purgatoire, de la Confession, des Sacramentaux, etc. Nos manuels de Catéchèse, basés sur de fausses philosophies, enseignent le matérialisme, le sexualisme, le culte de l'homme; ils ignorent les Pères de l'Eglise, les Docteurs et les Saints, les Encycliques des Papes, pour ne citer que les mauvais auteurs: Sartre, Freud, Camus, Beauvoir, Kant, Marx, Mao, Marcuse. Bourrage de crâne, âmes vidées du surnaturel.

5- LA RELIGION. Infiltration protestante, sous prétexte d’œcuménisme: libre examen, morale subjective. On prétend même à réhabiliter les hérétiques apostats Luther et Calvin... En plusieurs de nos églises, la Messe catholique est remplacée par la Cène de Luther. On abolit la génuflexion, signe d'adoration: à la Consécration, peuple debout, signe d'orgueil. Les musulmans et les bouddhistes s'agenouillent, se prosternent, pour adorer Dieu..., comme on l'a toujours fait pour adorer le vrai Dieu dans l'Ancien et le Nouveau Testament.

On a perdu le sens du sacré: les gamins jouent avec les vases sacrés; des filles en mini-jupes servent à l'autel; la sainte Communion est distribuée dans la main, comme un vulgaire biscuit, que l'on reçoit au son d'une musique jazz. La jeunesse va à l'église comme au cirque ou au club, pour s'amuser, non pour prier, se recueillir, se convertir, adorer Dieu humblement. Des clercs se moquent des Sacramentaux: eau bénite, médailles, chapelets, cierges bénits, etc. Les messes du samedi soir vont tuer le Dimanche "Jour du Seigneur" qui deviendra jour de travail comme sur semaine. Les églises se vident, car nombre de fidèles l'abandonnent, déroutés par trop de changements improvisés. Des liturgistes iconoclastes ont vidé nos églises des crucifix, des statues, des images qui inspiraient la piété et la foi au peuple chrétien. Le Tabernacle est relégué dans un coin, comme un parent pauvre (manque de Foi en la Présence réelle). Temples froids, religion sans coeur, à la manière de Luther. Abandon du magnifique répertoire des chants sacrés et de la musique religieuse, du latin et du chant grégorien, ces chefs-d'oeuvre des génies et des siècles passés; on leur a substitué des chansonnettes souvent insignifiantes... Abandon des dévotions traditionnelles: Vêpres, Saluts du S. Sacrement, Heures Saintes, 40-Heures, 1er Vendredi du mois, Procession de la Fête-Dieu, Mois de Marie, Mois du Rosaire, Mois des Morts, Prière en famille, Angelus, Benedicité aux repas, Prières personnelles matin et soir. Beaucoup d'enfants baptisés ne savent aucune prière, ni même le signe de la croix... Abandon des confessions: beaucoup vont communier sans jamais se confesser, car des prêtres leur ont dit qu'il n'y a plus de péchés mortels. Saint Paul disait que ceux-là mangent et boivent leur propre condamnation (I Cor. 11, 29)... Abolition des retraites paroissiales; les Maisons de Retraites fermées sont presque toutes fermées. Plus de pénitence, malgré les appels de Notre-Dame de Lourdes et de Fatima: abandon de l'abstinence du vendredi, du jeûne de Carême (sauf 2 jours), des Quatre-Temps, des Vigiles. La pénitence est laissée à la bonne volonté de chacun, mais elle est emportée par la vague du plaisir et de la mondanité.

6- LES VOCATIONS sacerdotales et religieuses sont presque taries: les noviciats et les grands séminaires sont à peu près vides. Les scandales des défroqués se multiplient. Malgré les directives de S. S. Paul VI, des faux-docteurs font campagne contre le célibat des prêtres. Plusieurs religieuses deviennent mondaines: sans voile, frisées, en mini-jupe, sans aucun signe religieux, elles retournent bientôt dans le monde pour se marier, reniant leur vocation... Chez les clercs, mépris de la soutane: ils se plaisent à porter l'habit laïc, souvent sans dignité: on dirait qu'ils ont honte de leur sacerdoce. Contaminés par de faux-prophètes, ils n'ont que de moqueries pour le Thomisme, recommandé par les Papes et les Conciles; plusieurs sont à la remorque des contestataires révoltés contre le Pape et les Evêques. S. S. Paul VI parle d'auto-destruction de l'Eglise... Prions Dieu d'envoyer à son Eglise des Docteurs et des Saints, pour opérer la réforme du clergé et des communautés religieuses, comme après la Révolution française...

« Pénitence, pénitence, pénitence »
Notre-Dame de Lourdes
7- SOCIALISME et COMMUNISME. Le marxisme est enseigné dans nos Universités. Dans la classe dirigeante, plusieurs se déclarent socialistes, sans voir que c'est la voie vers le communisme athée. Le Gouvernement fédéral d'Ottawa vient d'établir des relations diplomatiques avec la Chine communiste; il a déjà permis à des jeunes d'aller à Cuba prendre des leçons de guérilla. Résultat: l'explosion révolutionnaire des F.L.Q. dans notre Province: bombes, banditisme, vols, enlèvements, terrorisme, anarchie, nécessitant la loi des mesures de guerre et l'intervention de l'armée... Châtiment des gouvernants, de leur apostasie, sous prétexte de liberté, pluralisme, neutralité, laïcisme... A l'Exposition universelle de Montréal, en 1967, la Russie a fêté le Jubilé de la Révolution soviétique (1917), mais on y a ignoré le Jubilé des Apparitions de Notre-Dame de Fatima dans la ville fondée sous le nom de Ville-Marie. A la clôture de l'Expo, pas un des dignitaires (tous chrétiens) n'a fait, dans les discours officiels, un acte de foi ou de reconnaissance envers Dieu: Apostasie officielle qui appelle encore un châtiment. Que Dieu nous en préserve par la protection de nos Saints Patrons et Fondateur !

Tableau trop noir? Non. Réalisme des faits qui, dans leur évidence brutale et leur sèche énumération, devraient ouvrir les yeux et réveiller nos chrétiens égoïstes ou endormis.

Au milieu des orages qui ébranlent l'Eglise et la Patrie, rappelons-nous une scène de l'Evangile: la tempête sur le lac, les apôtres effrayés, la barque menacée de naufrage. Ils crient vers Jésus endormi: "Seigneur, sauvez-nous: nous périssons!" D'un mot, le divin Maître calme les flots... Prions avec confiance, nous serons sauvés et victorieux. Car Jésus a dit: "J'ai vaincu le monde. Je suis avec vous tous les jours, jusqu'à la consommation des siècles." (Jean, 16, 33. Matt., 28, 20).


-Georges Panneton, prêtre.

lundi 14 novembre 2016

Da Vinci code contre la foi catholique

« L’ignorance est notre pire ennemi », S. Pie X, pape (1903-1914)

Une arme sournoise

Un style

L’histoire est présentée comme une banale fiction. Mais, en prétendant l’étayer sur des faits, des personnes et des lieux réels, l’auteur lui donne, peu à peu, le caractère d’un documentaire. Au final, nous sommes en présence d’un méchant pamphlet anti-chrétien. Son habileté naît d’une subtile confusion entre fiction et réalité.

« Dans mon livre, je révèle un secret qui est murmuré depuis des siècles. Je ne l’ai pas inventé. C’est la première fois que ce secret est dévoilé dans un thriller à succès. J’espère sincèrement que Da Vinci codeservira à ouvrir aux lecteurs de nouvelles pistes de réflexion.» (Site internet de l’auteur: www.danbrown.com).

Cette ambiguïté instrumentale entend placer de très graves accusations, « nouvelles pistes de réflexion », au-delà du vrai et du faux, du bien et du mal. Une haine décomplexée du Christ et de l’Église se couvre ainsi des habits de l’immunité.

Un contexte

Cette fable perfide profite du contexte d’inculture historique, d’ignorance religieuse et de méconnaissance de l’Évangile. Vatican II a été l’occasion d’une rupture avec l’histoire et la tradition de l’Église. Des clercs et des fidèles en nombre, privés de racines, sont maintenant livrés au désarroi.

Alors, falsifier lieux et acteurs de l’Histoire, argumenter sans preuves, utiliser la mode pseudo-scientifique,s’accaparer de puériles légendes ésotérico-gnostiques est un jeu malhonnête, mais facile au royaume de l’ignorance. Il prépare de rapides et incalculables ravages spirituels, scientifiques et culturels.

Un but

Le Da Vinci code s’inspire de récentes et fantaisistes élucubrations gnostiques, ésotériques, féministes, new-age et kabbalistiques. Une malice consommée les arrange avec de vieilles fables antichrétiennes, des légendes apocryphes et des délires païens.

Il accuse la foi catholique d’avoir manipulé l’Histoire, après avoir détruit les documents concernant « un Christ véritable ».

En fait, son but ultime est la perte des chrétiens par la ruine de la religion catholique.


Contrefaçons historiques à l’assaut de la foi catholique

« Une grande partie de ce que l’Église nous a enseigné, affirme Dan Brown (Da Vinci code, Lattès, p. 294) – et nous enseigne encore – sur Jésus est tout simplement faux. ». Il entonne là un refrain ânonné depuis longtemps par les sectes, dont plus récemment les Témoins de Jéhovah, et par l’Islam. Il fallait décrédibiliser l’Église pour promouvoir une nouvelle version des faits. Les sources et le but de ce « roman historique » s’attaquent ainsi fondamentalement à la théologie du Verbe incarné, le Christ. Sa trame s’articule donc essentiellement autour d’une thèse sur Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il n’aurait été qu’un simple homme mortel (p. 291), certainement un grand prophète, mais en aucun cas Dieu. Il aurait marié Marie-Madeleine, son principal disciple, dont le sein, « le saint Graal », aurait porté Sarah, fruit de ce mariage. Et les rois de France descendraient de cette union.


Avant-propos, propos trompeurs

« Toutes les descriptions de monuments, d’œuvres d’art, de documents et de rituels secrets évoqués sont avérées » (p. 9). Dès l’avant- propos, le lecteur est abusé.

La « Cène de Vinci », vue avec les yeux de la méthode Coué selon Dan Brown, remplace saint Jean par sainte Marie-Madeleine. Or la tradition picturale représente toujours saint Jean ainsi, à la droite du Christ. S’il n’y a pas de calice, sur la toile devant le Christ, ce n’est pas parce que Marie-Madeleine est le saint Graal. Mais Vinci peint l’heure, avant l’institution de l’eucharistie, où le Christ dévoile la trahison de Juda.


Le Prieuré de Sion, « – une société secrète européenne fondée en 1099 – est une organisation réellement existante. En 1975, la Bibliothèque Nationale de Paris a découvert des parchemins connus sous le nom de Dossiers Secrets, identifiant plusieurs membres du prieuré de Sion, dont Sir Isaac Newton, Botticelli, Victor Hugo et Léonard de Vinci» (p. 9). Pourtant, il n’a jamais été qu’une association créée en 1956 par « Sa Majesté druidique », Pierre Plantard, escroc antisémite. Pour forger la légende, il commanda, en 1967, la confection de faux documents qu’il fit déposer à la Bibliothèque Nationale.

L’église S. Sulpice à Paris n’a aucun lien avec le « Prieuré de Sion », rien d’ésotérique, ni de païen. Fiction ou réalité, Dan Brown joue sur la crédulité. L’obélisque et la bande de laiton qui traverse l’église ne sont pas des traces secrètes, mais appartiennent à un instrument scientifique du 18ème siècle. Les lettres « P » et « S », au coeur d’un vitrail, ne sont pas les initiales d’un « Prieuré de Sion », mais celles des saints patrons de cette église : Pierre et Sulpice.

Le méridien de Paris, dont se sert Dan Brown dans ses théories, ne traverse pas le Louvre là où le Da Vinci code l’indique. Il ne passe pas non plus par l’église Saint Sulpice.

Les limites de l’érudition de M. Brown sont frappantes, spécialement lorsqu’elles ridiculisent le cœur de sa pseudo-démonstration du mariage de Jésus et de Marie-Madeleine. M. Durson, universitaire américain, relate que « dans le Da Vinci code, Teabing affirme que tout érudit de l’araméen nous dirait que compagne signifie épouse. En réalité, le document cité a été écrit en copte, pas en araméen, et le mot employé pour compagne est un emprunt du grec qui signifie probablement soeur spirituelle. Pour épouse, on aurait employé le mot grec gynè".

La vérité contre les mensonges

Le mariage entre le Christ et la Madeleine, imaginé par ce roman à prétention documentaire, est essentiellement issu d’une tendance moderne à érotiser toutes les relations humaines. La mentalité contemporaine ne supporte pas la chasteté chrétienne que seule la grâce de Dieu rend vraiment possible. Et elle ne cesse de lutter contre le célibat religieux. Les baisers (p. 276) sur la bouche, évoqués dans l’évangile apocryphe de Philippe étaient pratiqués dans les communautés gnostiques. Cette pratique n’aurait rien de sexuel. En effet, on retrouve ce geste avec Jacques dans la 2nde apocalypse de Jacques. Elle symboliserait la communication de l’esprit à l’initié. Mais le baiser était aussi un usage spirituel de l’antiquité chrétienne. Rien n’établit une quelconque relation intime entre le Christ et la Madeleine. La seule épouse connue du Christ est son Église, comme Yahvé pouvait être l’époux d’Israël avant la venue du Messie.

La femme, selon le Da Vinci code, serait méprisée et discriminée dans l’Église depuis le début. Dan Brown laisse entendre que le Christ aurait désigné la Madeleine comme tête de l’Église. Les apôtres auraient ensuite fomenté une conspiration machiste pour usurper la place de Marie-Madeleine.

Cette manœuvre justifierait une attitude supposée discriminatoire de l’Église contre la femme.

Or Marie, conçue sans péché et mère de Dieu, Marie-Madeleine, pécheresse repentante et bien d’autres
« In hoc signo Vinces » Par ce signe tu vaincras
saintes femmes, sont au coeur de la foi catholique. Il est vrai que les protestants ont exclu le mystère féminin dans leur religion.

L’Église fut la première société dans l’histoire de l’humanité à reconnaître, à enseigner et à rétablir l’égale dignité des sexes. La civilisation chrétienne a ensuite libéré la femme des mœurs païennes antiques.

Le Nouveau Testament n’est pour Brown qu’une contrefaçon de l’empereur Constantin. « La Bible, telle que nous la connaissons aujourd’hui, a été collationnée par un païen, l’empereur Constantin le Grand » (p. 289), pour soutenir, à partir du 4ème siècle, la divinité de Jésus-Christ. Ainsi aurait-il « commandé et financé la rédaction d’un Nouveau Testament qui excluait tous les évangiles évoquant les aspects humains de Jésus » (p. 293).

Or les 27 livres qui le composent sont tous scientifiquement datés du 1er siècle (50-100). Dieu sait si la critique de leur authenticité fut âpre. Aucune autre religion n’est capable de présenter ses sources de manière aussi précise et certaine.

Le Canon de Muratori, daté de 170, donne une liste de ces textes. Elle a très probablement été arrêtée dès 130. En outre, chaque document et fragment du Nouveau Testament antérieur au 4ème s. détruit le château de cartes du Da Vinci code. Le Nouveau Testament fut divinement inspiré aux écrivains sacrés. Il relate les prédications du Christ et de ses apôtres. Il raconte la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ et des premiers chrétiens. Il annonce surtout, avec la tradition de l’Église, le message évangélique. Son enseignement permet aux chrétiens de s’unir à Dieu en devenant meilleurs.

C’est une claire exposition de la véracité des natures humaine et divine du Christ. Ses « aspects humains», dont le Da Vinci code dit qu’ils sont occultés, apparaissent manifestement dans les évangiles. Ils rapportent son enfance et sa vie, son obéissance et sa colère, sa faim et sa soif, sa joie et sa tristesse, son amour et ses souffrances, sa passion et sa mort.

Ces « aspects » sont, en revanche, systématiquement gommés des écrits apocryphes gnostiques, dont se sert le Da Vinci code contre la foi catholique.

La lourdeur de ces apocryphes légendaires et leurs contradictions internes les rendent peu fiables. Ils s’emparent souvent de bribes du Nouveau Testament, preuve supplémentaire de leur rédaction tardive.

L’évangile de Philippe, cité plus haut, date de la moitié du 3ème siècle. Comme nombre de ces textes, il est issu de la gnose. Saint Irénée, saint Hyppolite et Tertullien, aux 2ème et 3ème siècles argumentèrent efficacement contre ces légendes.

La gnose est une nébuleuse, ses croyances sont très éclectiques. On peut la comparer au new age contemporain. Elle rejette généralement la nature humaine du Christ et prétend pouvoir initier à une connaissance secrète du vrai Dieu.

La divinité du Christ rejetée

Selon Brown, l’empereur Constantin aurait en 325, lors d’« un vote très serré », obtenu du Concile de Nicée la définition de la divinité du Christ (p. 291). Constantin n’a pas instrumentalisé ce concile, mais lui a permis de se tenir. Son soutien conforta l’autorité de l’Église et fit cesser la controverse arienne. Arius soutenait que Jésus-Christ était un dieu inférieur au Père.

Pour répondre aux hérésies, le concile formula plus précisément l’objet de la foi dans un Credo. Seuls 2 évêques sur environ 250 s’y opposèrent. Est-ce le résultat « d’un vote très serré »? Jésus-Christ, fils de Dieu est bien « engendré, non pas créé, de même nature que le Père » (Credo de Nicée).

L’Église, fondée par le Christ, professe depuis toujours la foi en un Dieu trinitaire : Père, Fils et Saint-Esprit, un seul Dieu en trois personnes.

Seuls les chrétiens croient en Dieu fait homme pour racheter les péchés du monde. Le Christ a été crucifié pour avoir révélé sa divinité, les apôtres ont été martyrisés pour en avoir témoigné. De nombreux chrétiens ont fait de même.

Les évangiles (Io 8, 58; Mc 14, 61-62; Io 20,31; etc.) rapportent cette révélation de la bouche même du Christ et par les miracles. S. Paul (1 Cor. 8, 16 ; Col 1, 15-16) l’enseigne au milieu du 1er siècle.

En 112, Pline le jeune, gouverneur romain de Bithynie, écrit que les chrétiens interrogés « affirmaient que toute leur faute, ou leur erreur, s’était bornée à avoir l’habitude de se réunir à jour fixe avant le lever du soleil, de chanter entre eux alternativement un hymne pour honorer le Christ comme Dieu… » (L. 10, l. 96).

Bien avant le concile de Nicée, Ignace d’Antioche +117, Justin +165, Irénée +200, Clément d’Alexandrie +215, Tertullien +225, et bien d’autres Pères confessent très explicitement dans leurs écrits la divinité du Christ .

L’Église ne dissimule rien au sujet du Christ, bien au contraire. Elle s’attache à suivre le commandement du Seigneur : « Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici que je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde » (Mat. 28, 19-20). Toute son histoire prouve sa fidélité à répandre la connaissance de l’Évangile, pour faire rayonner l’amour du Christ sur la terre et rendre les hommes heureux et meilleurs.

Que penser de ces « premiers textes chrétiens » (p. 276), que l’Église aurait détruits ou dissimulés en faveur de la divinité de Jésus-Christ ?


Les manuscrits de la Mer Morte, découverts en 1947, ne donnent aucun renseignement sur la vie des chrétiens et leur religion. La bibliothèque gnostique de Nag Hammadi, découverte en 1945, est datée du 4ème siècle. Aucun secret n’y a été découvert. Les apocryphes en question dans le Da Vinci code (Évangile de Philippe et de Marie) sont tardifs et sans rapport réel avec un quelconque apôtre.


Négationnisme au service de la haine

Cette fable gnostique contemporaine n’a rien d’une innocente fiction. C’est une redoutable occasion de donner libre cours à la haine du Christ et de ses disciples. L’Église est soupçonnée d’être un groupement d’intérêts occultes, parasitaire, dissimulateur, conspirateur et donc dangereux. Nul besoin de niaises moqueries, de critiques fondées, d’arguments tangibles, on abandonne les chrétiens au murmure.

À la longue, cette suspicion emporte le jugement et encourage l’élimination de ce qui apparaît comme une sourde menace. Les pamphlets assassins de l’empire néronien n’ont-ils pas appelé trois siècles de persécutions sanglantes ?

Dans ce fatras gnostique, la religion chrétienne est tristement dépréciée en un ramassis de minables petits secrets.


-Abbé Marc Vernoy, fsspx