samedi 19 décembre 2015

Jean-Claude Dupuis - Qu'est-ce qu'un Canadien-français

QU’EST-CE QU’UN CANADIEN-FRANÇAIS?

                On se souvient de ce passage très comique du film Elvis Gratton, où le héros tentait d’expliquer son identité nationale à un touriste français[1] : « Moi, je suis un Canadien québécois, un Français canadien-français, un Américain du Nord français, un Francophone québécois canadien, un Québécois d’expression canadienne-française française, on est des Canadiens américains francophones d’Amérique du Nord, des Franco-québécois… » Et sa distinguée épouse de rajouter : « On est des Franco-canadiens du Québec, des Québécois canadiens, c’est ça. » Le Français, ébahi, a répondu : « Oui, bien sûr[2]. »

                Cette caricature reflète une réalité. Notre peuple a du mal à dire son nom. Je ne connais pas d’autre peuple qui ait, comme nous, changé de nom cinq fois en quatre siècles. Il y a d’autres peuples qui ont du mal à se définir, mais ce sont des peuples colonisés. Or je pense que le Québec d’aujourd’hui reste, au fond, aussi colonisé que le Canada français d’autrefois.




DE FRANÇAIS À CANADIEN-FRANÇAIS

                Au moment de la fondation de Québec (1608), nous étions des Français. Lorsque le terme « Canadien » apparaissait dans les textes, c’était pour désigner ceux que l’on appelle maintenant les Amérindiens. Mais dès la fin du XVIIe siècle, on utilise le mot Canadien pour désigner les Français qui sont nés au Canada, par opposition aux « Français de France » nés en métropole. Certains y ont vu le signe de l’émergence d’une nation canadienne, distincte de la nation française. Montcalm disait : « Les Canadiens et les Français semblent former deux nationalités différentes, voire ennemies. » Il exagérait sans doute. Au XVIIIe siècle, l’identité canadienne n’était pas encore un nationalisme. Ce n’était qu’un régionalisme parmi les autres régionalismes qui composaient alors la patrie française. Sous l’Ancien Régime, la France n’avait pas encore subi le joug uniformisant de la « République Une et Indivisible ». Le régionalisme canadien était sûrement accentué par l’océan qui séparait la métropole et la colonie, mais le Canada n’était encore qu’une vingt-et-unième province de France, pourrait-on dire. Cependant, c’était une « province idéale », selon les critères de l’absolutisme royal de Louis XIV. La Nouvelle-France avait une unité linguistique, juridique et religieuse; ce qui était loin d’être le cas dans la mère-patrie. Nos ancêtres parlaient tous le français, la langue du nord-ouest de la France; aucun dialecte régional ne s’est implanté au Canada. La Coutume de Paris était l’unique système de lois en vigueur. Il n’y avait pas de Huguenots dans la colonie et notre clergé n’était pas entaché par le gallicanisme et le jansénisme qui rongeaient l’Église de France. Les Canadiens obéissaient aux fonctionnaires royaux et ils n’avaient pas de privilèges fiscaux. Aux yeux de Versailles, c’était finalement une Mini-France parfaite.

                Après la Conquête anglaise (1760), nous avons continué à nous appeler Canadiens, mais cette fois par opposition aux Anglais ou aux British Americans. Lorsque les Britanniques nés au Canada ont commencé, vers 1850, à se désigner eux-mêmes Canadians, ils nous ont accolé l’étiquette French Canadians. Nous avons fini par l’adopter partiellement après la Confédération (1867), et davantage après la Première Guerre mondiale (1914-1918). Rappelons-nous que dans la troisième strophe du Ô Canada, Adolphe-Basile Routhier écrit : « Le Canadien grandit en espérant. » Il s’agit du Canadien au sens des descendants des Français qui ont colonisé le pays, et non pas au sens des Bilingual Canadians Coast to Coast. Le Ô Canada était au départ un hymne national strictement canadien-français. Il a été chanté pour la première fois le 24 juin 1880, lors des fêtes de la Saint-Jean-Baptiste. La version anglaise n’a été composée qu’en 1908, et le God Save the King est resté l’hymne préféré des Canadiens anglais jusque dans les années 1950. Les Anglais nous ont volé plusieurs symboles identitaires : le nom du pays, la feuille d’érable, le castor et la musique de l’hymne national.

                Quoi qu’il en soit, le terme Canadien français, parfois orthographié Canadien-Français, a prédominé  jusqu’à la fin des années 1960.


DE CANADIEN-FRANÇAIS À QUÉBÉCOIS FRANCOPHONE

                La Révolution tranquille (1960-1970) a transformé notre conscience nationale en rompant l’union entre la culture et le culte, entre la langue française et la religion catholique. On a récusé la maxime traditionnelle : « La langue gardienne de la foi ». Il a même fallu changer de nom pour nous adapter à notre nouvelle personnalité collective : les Canadiens français sont devenus des Québécois.

                La montée de l’indépendantisme explique en partie cette évolution. Pendant un certain temps, les fédéralistes se disaient Canadiens français, tandis que les séparatistes préféraient se dirent Québécois. Notons cependant que les premiers indépendantistes, comme Raymond Barbeau, Marcel Chaput,  André d’Allemagne et même Pierre Bourgault, employaient encore le terme Canadien français. Dans leur discours, la « République du Québec » serait l’État souverain de la « nation canadienne-française ». Le terme Québécois a commencé à s’imposer avec la publication du livre-manifeste de René Lévesque, Option Québec (1967), et surtout avec la fondation du Parti Québécois (1968). Mais les fédéralistes ont rapidement adopté la nouvelle dénomination. Rappelons-nous leur slogan référendaire de 1980 : « Mon NON est québécois. » C’était un habile jeu de mots qui pouvait se comprendre ainsi : « Mon nom est Québécois. » Les fédéralistes récupéraient à leur profit une expression identitaire chargée d’émotion, surtout parmi les jeunes. Ils aimaient également la formule : « Le Québec ma patrie, le Canada mon pays. » C’était digne du discours d’Elvis Gratton.

                Les anglophones se sont également approprié l’étiquette « Québécois ». Lorsqu’ils ont fondé une association pour combattre la Charte de la langue française (1977), ils l’ont appelée Alliance-Québec, et non pas Alliance-Canada. L’expression « Anglo-Québécois » a remplacé la formule « les Anglais du Québec » sans que l’on ne s’aperçoive que le colonisateur britannique nous volait ainsi le nom de Québécois, comme il nous avait volé celui de Canadien au XIXe siècle.

                Dans les années 1990, ce sont les minorités ethniques qui ont récupéré l’étiquette Québécois. Désormais, un Québécois ce n’est plus un descendant des Français qui ont colonisé la vallée du Saint-Laurent au XVIIe siècle; c’est un citoyen canadien qui habite le territoire de la province de Québec, quelle que soit sa race, sa langue maternelle ou sa religion. Le concept de Québécois est finalement réduit à celui d’Ontarien ou d’Albertain. Ce n’est pas un progrès, ni pour le nationalisme ni pour le souverainisme. Quand on pense à la responsabilité du Parti Québécois dans cette évolution conceptuelle, on peut se demander si le PQ n’a pas été plus efficace que Lord Durham pour réaliser le projet d’assimilation d’un peuple qui ne connaît plus ni son histoire ni sa littérature depuis la Réforme Parent (1965). Le terme Québécois a été tellement vidé de son sens que nous sommes maintenant obligé de nous désigner sous le nom de « Québécois francophones ».

                Toutefois, le passage de Canadien français à Québécois me semble refléter un changement plus intérieur, qui n’a rien à voir ni avec les Anglais ni avec l’indépendantisme. Le changement de nom tient davantage à la rupture spirituelle opérée par la Révolution tranquille, à la déchristianisation de notre identité nationale. Si l’on avait simplement remplacé Canadien français par Québécois pour affirmer la volonté d’indépendance politique du Québec, il n’y aurait pas eu de problème, car on parlerait du même peuple sous un autre nom. Historiquement, nous nous sommes appelés successivement Français, Canadiens et Canadiens français sans que cela n’altère notre identité. Le nom changeait, mais le peuple ne changeait pas. Mais les « Québécois » ne semblent plus avoir les mêmes caractéristiques que les « Canadiens français », comme si leur âme s’était transmutée. Essayons de visualiser par un tableau ce qui distingue le Canadien français d’avant 1960 du Québécois d’aujourd’hui.


Valeurs
Canadiens français
Québécois
Religion
Église romaine
Charte des droits et libertés
Idéologie dominante
Catholicisme
Libéralisme
Rapport Église-État
État catholique
État laïque
Origine ethnique
Française (nord-ouest)
Diverse
Langue française
Idiome maternel
Idiome commun
Territoire
Amérique française
État du Québec
Mère-Patrie
France monarchique
France républicaine
Culture
Classicisme
Modernisme
Société
Communautarisme
Individualisme
Tournure d’esprit
Traditionalisme
Progressisme
Mission
Évangéliser l’Amérique
Défendre la social-démocratie
Autorité morale
Pape
ONU
Rapport aux autres
Anglophobie
Xénophilie
Identification
Nationalisme et régionalisme
Citoyen du Monde


DES AMÉRICAINS FRANCOPHONES

                On qualifie souvent le vieux nationalisme canadien-français de « nationalisme ethnique » et le nouveau nationalisme québécois de « nationalisme territorial ». Tous les bien-pensants se réclament maintenant du nationalisme territorial, en supposant qu’ils se considèrent encore « nationalistes », un mot qui semble en voie de disparition. Mais qu’est-ce que le nationalisme territorial? C’est au fond la conception américaine de la nationalité. Le Québécois « moderne et ouvert sur le monde » ne serait-il en définitive qu’un Américain francophone, voire temporairement francophone?

                Les Américains ne forment pas une nationalité au sens européen du terme. On peut parler du peuple américain, mais pas de la nation américaine. Les États-Unis ont été marqués dès leurs origines par la diversité, comme le souligne leur devise, E pluribus unum. Ils n’ont pas d’unité ethnique puisque les descendants du peuple fondateur, les WASP (white anglo-saxon protestant), ne constituent désormais que 20% de la population. Ils n’ont pas d’unité religieuse, car le protestantisme repose sur une logique d’émiettement sectaire. Ils n’ont pas vraiment d’unité linguistique, car l’anglais est perçu comme un moyen de communication commun plutôt que comme un héritage identitaire. Les Américains sont un peuple à traits d’union : Irish-American, German-American, Italian-American, Latin-American, Afro-American, French-American (les descendants de nos malheureux « exilés»).

                L’unité du peuple américain repose sur la citoyenneté plutôt que la nationalité. La citoyenneté, c’est un concept juridique. Au-delà de leur diversité ethnique, culturelle et religieuse, les Américains s’identifient à un territoire, la Nouvelle Terre Promise, à une constitution, la Démocratie des Pères fondateurs, à une langue commune, l’anglais, et à une idée-force, la Liberté. Tout cela s’acquiert par un choix politique, et non pas par un héritage ethnoculturel. On peut devenir Américain, mais on ne devient pas Polonais, Arabe ou Japonais. Nous savons que les Américains ont un véritable culte pour leur drapeau. Cependant,  le « Flag Patriotism » a quelque chose d’artificiel, quelque chose qui se rapproche plus du logo commercial que de la véritable identité nationale. Sous l’Ancien Régime, les peuples n’avaient pas de drapeaux. L’idée de patrie s’incarnait dans la personne du roi et dans le terroir, le « vieux pays » chargé de traditions, de souvenirs et d’émotions.

                Le nationalisme québécois, dit « territorial », ressemble beaucoup au patriotisme américain parce qu’il repose sur un territoire, le « pays que l’on veut faire », sur la Charte des droits et libertés, plus sacrée que la Parole de Dieu, et sur une langue officielle commune, le français. L’identité québécoise se réduit désormais à un statut juridique, à une citoyenneté. Plus rien à voir avec « la race française d’Amérique » dont on parlait avant la Révolution tranquille. Le Canadien français s’est transformé en Américain francophone, du moins dans le discours de l’intelligentsia politiquement correcte.

                Le démographe Jacques Henripin prévoit que si les tendances actuelles se maintiennent, les Canadiens français ne compteront que pour 12% de la population québécoise vers 2080. Notre situation sera donc plus faible que celles des WASP aux États-Unis. Et encore, ces derniers possèdent le pouvoir économique, ce qui n’est même pas notre cas. Quant aux Québécois d’origine ethnique non-française, seront-ils aussi intéressés que les bons vieux Canayens à défendre la langue française?



UN NATIONALISME PIÉGÉ

                Les mots ont une grande importance dans la bataille politique. Lors d’une conférence fédérale-provinciale, Pierre Elliott Trudeau avait mis René Lévesque dans l’embarras en lui demandant de quelle « nation » il voulait faire l’indépendance. Trudeau était sur son terrain préféré, celui de la question identitaire. Lévesque, visiblement déstabilisé, répondit mollement : « Je ne veux pas m’engager sur ce sujet. » Comment peut-on promouvoir l’indépendance d’un peuple dont on n’ose même pas dire le nom? En fait, René Lévesque était piégé par la définition territoriale  de la « nation québécoise ». Si le Québécois se définit comme un citoyen du Québec, quelle que soit sa race, sa langue et sa religion, on ne voit pas pourquoi il devrait se séparer du Canada, qui définit sa propre nationalité de la même manière : un citoyen du Canada, quelle que soit sa race, sa langue ou sa religion. Le Québec souverain ne serait alors qu’un modèle réduit du Canada : un pays démocratique, multiculturel et bilingue (car plusieurs péquistes veulent faire du Québec un État officiellement bilingue). Mais imaginons un instant que René Lévesque eût adhéré à une conception ethnique de la « nation canadienne-française », il aurait pu répondre fièrement : « Nous voulons faire l’indépendance du peuple français et catholique qui a été conquis par l’empire britannique en 1760, et qui subit le joug des Anglo-Saxons sous les apparences trompeuses d’une soi-disant nation canadienne, bilingue et multiculturelle, une nation qui n’existe que dans votre imagination, Monsieur Trudeau. » Mais il aurait fallu que notre Tit-Poil national ait été d’une autre trempe, et qu’il soit resté fidèle à l’école du nationalisme groulxien.

                Au début des années 1990, alors qu’il était encore chef de l’opposition, Jacques Parizeau avait invité des représentants des communautés culturelles à le rencontrer publiquement pour lui donner l’occasion de réfuter les accusations de « racisme » que l’on proférait contre le Parti Québécois. Il fut vertement admonesté par un noir de la manière suivante : « Vous vous dites Québécois, vous vous nommez le Parti Québécois. Mais nous aussi, les Haïtiens de Montréal, nous sommes des Québécois, autant que vous. » Parizeau se couvrit de ridicule en répondant : « Bien sûr, vous êtes québécois. Mais comment allons-nous nous appeler, les nous-autres? Va-t-on s’appeler les Los Tabarnacos? » Il eût été plus intelligent de répondre : « Si vous êtes un citoyen canadien, si vous habitez sur le territoire de la province de Québec, vous êtes juridiquement un Québécois, mais êtes-vous un Canadien français? »



L’INTÉGRATION DES IMMIGRANTS

                Un immigrant peut devenir Québécois, il ne peut pas devenir Canadien français. On naît dans une race, on apprend une langue maternelle, on reçoit une éducation religieuse familiale (qu’elle soit catholique ou libérale, ça reste une éducation religieuse au sens de vision du monde). C’est un héritage culturel que l’on peut dénigrer, comme le font les Québécois depuis la Révolution tranquille, mais que l’on ne peut rejeter. On est comme l’on naît. Un étranger peut devenir un Canadien français d’adoption ou d’esprit. Jules-Paul Tardivel était américain, Robert Rumilly était français : ils sont néanmoins devenus de grands Canadiens français. Mais pour devenir Canadien français, l’immigrant devra renoncer à une partie de son héritage culturel, du moins dans son expression publique. S’il veut devenir Québécois, il ne doit renoncer à rien. Il lui suffit d’apprendre le français comme deuxième langue, voire comme troisième langue, après sa langue maternelle et l’anglais, et d’accepter plus ou moins les principes de la démocratie et des droits de la personne. En revanche, il  pourra exiger que les Québécois fassent disparaître certains symboles identitaires pour favoriser son intégration, notamment les symboles catholiques.

                Il est pourtant  possible d’accueillir et d’assimiler des immigrants, mais à trois conditions : ils doivent arriver en nombre plutôt restreint; ils doivent être d’une origine culturelle compatible : les Latino-Américains seront plus faciles à assimiler que les arabo-musulmans, par exemple; il faut surtout qu’ils arrivent dans un pays fier de lui-même, un pays qui soit résolu à assimiler les étrangers plutôt qu’à se laisser acculturer par eux. C’est surtout ce dernier point qui nous manque. Précisons également que notre politique d’immigration devrait répondre à nos besoins, et non aux besoins des étrangers.


REVENIR À « CANADIEN-FRANÇAIS »

                Notre nationalisme aurait intérêt à réhabiliter le terme Canadien français pour clarifier la question identitaire. Le rapport Bouchard-Taylor (2008) parlait lui-même des « Québécois canadiens-français » et de « l’identité héritée du passé canadien-français », ce qui prouve que le concept n’est pas complètement désuet. L’indépendantiste Raoul Roy allait plus loin : il voulait récupérer le terme Canadien, que les Anglais nous ont dérobé au XIXe siècle. Il proposait que le Québec souverain prenne le nom de « République du Canada », en laissant aux Anglais le nom de « Dominion of Canada ». Ce n’est sans doute pas plus curieux que l’Afrique qui compte deux Congo : la République du Congo (Brazzaville) et la République démocratique du Congo (Kinshasa). Pour ma part, je me contenterais d’un retour à Canadien français. Raoul Roy avait peut-être raison du point de vue historique, mais il ne faut pas trop en demander. Le passage de Canadien à Canadien français n’a pas marqué un changement de pôle identitaire, contrairement à celui de Canadien français à Québécois. À la limite, j’accepterais même d’en rester au terme Québécois, si l’on y tient absolument, mais à condition qu’on le comprenne au sens du peuple français qui habite la « Laurentie » depuis le XVIIe siècle, et non pas au sens de la société cosmopolite que l’on souhaite édifier sur les ruines de notre nationalité.


L’APPEL DE LA RACE

                Cependant, il ne suffit pas de se réapproprier le nom de Canadien français pour régler notre problème d’identité nationale. Encore faut-il mettre du contenu dans le contenant, illustrer le caractère de ce peuple français d’Amérique. Pour ce faire, nous devons redécouvrir l’œuvre de notre historien national, le chanoine Lionel Groulx. Les peuples ont souvent un « historien national » qui a su, par son talent littéraire, exprimer l’âme de sa patrie. C’est Jules Michelet pour la France républicaine, George Macaulay pour l’Angleterre libérale, George Bancroft pour les États-Unis ou Donald Creighton pour le Canada anglais. Chez nous, Lionel Groulx incarne une « certaine idée du Canada français », une idée qui pourrait, encore aujourd’hui, inspirer un mouvement de renaissance nationale.

                « Notre doctrine, elle peut tenir en cette brève formule : nous voulons reconstituer la plénitude de notre vie française. » - Lionel Groulx, L’Action française (1921).

                Mais en quoi consiste la « plénitude de notre vie française »? En 1922, Lionel Groulx publia un roman à thèse, intitulé L’appel de la race, pour exposer les principes du nationalisme intégral[3]. Ce roman, de style barrésien, fut le premier best-seller de l’histoire littéraire du Québec. Réédité à plusieurs reprises, il a soulevé, et il soulève encore, beaucoup de controverses. L’ouvrage résume ce que l’on appelait en ce temps « l’esprit français ». Les jeunes nationalistes qui sont en quête de racines culturelles devraient lire ce classique de la littérature canadienne-française.

                Le héros, Jules de Lantagnac, est un Canadien français anglicisé qui fait la reconquête de son identité nationale. Ce brillant avocat, formé à l’Université McGill, a épousé une Anglaise, Maud Fletcher, la fille d’un haut fonctionnaire fédéral. La famille vit à Ottawa. Les quatre enfants ont été élevés dans la religion catholique, mais exclusivement dans la langue anglaise. Lantagnac décide, un peu tard, d’apprendre le français à ses enfants, déjà adolescents. Au début, son épouse voit cela d’un bon œil, car elle s’imagine qu’il ne s’agit que d’un divertissement de vacances. Mais elle se rebute lorsqu’elle constate que son mari a vraiment l’intention de franciser sa famille. La situation se complique lorsque Lantagnac se fait élire à la Chambre des Communes pour prendre la défense des écoles françaises de l’Ontario. Nous sommes en 1916. Le règlement 17 du ministère de l’éducation interdit l’usage du français dans les écoles bilingues de l’Ontario. Maud prévient Jules qu’elle divorcera s’il s’obstine à soutenir les Franco-Ontariens. En tant que catholique, Jules de Lantagnac se demande s’il peut prendre le risque de briser son mariage pour une affaire politique, si juste soit-elle. C’est le « dilemme cornélien » qui oppose le devoir domestique (famille) au devoir social (patrie). Fidèle à l’esprit de la littérature classique du XVIIe siècle, Groulx répond que le devoir social doit l’emporter sur le devoir domestique. Le directeur spirituel de Lantagnac, le Père Fabien, rassure son dirigé en lui expliquant la règle du « volontaire indirect ». Si Lantagnac fait un geste bon en soi (défendre la langue française), mais qu’il en découle une conséquence mauvaise (divorce), il n’en porte pas la responsabilité morale puisqu’il ne l’a ni provoqué ni voulu directement. En définitive, c’est Maud qui commet un péché en demandant le divorce. Lantagnac prononce au Parlement un discours en faveur des écoles françaises de l’Ontario. Maud quitte son mari. Les enfants se divisent. William et Nellie appuient leur mère en restant anglais. Wolfred et Virginia prennent le parti de leur père en devenant français. Jules de Lantagnac a fait noblement son devoir patriotique, mais c’est un homme brisé.

                L’appel de la race est un roman allégorique. Chaque personnage représente une facette du Canada de ce temps : Jules de Lantagnac, c’est la nation canadienne-française; Maud Fletcher, la nation canadienne-anglaise; le Père Fabien, c’est le clergé nationaliste; le beau-père, Davis Fletcher, incarne l’impérialisme britannique; le beau-frère, William Duffin, c’est l’Irlandais anglicisé, apostat et opportuniste; les frères Aitkens représentent la bourgeoisie anglo-saxonne; le jeune William, c’est l’orangiste francophobe; Nellie, la jeunesse Anglaise inculte et hautaine; Wolfred est un militant de L’Action française; la pieuse Virginia symbolise l’union de la langue française et de la foi catholique. Quant au divorce, on peut l’interpréter comme l’inévitable, voire souhaitable, séparation politique du Canada français et du Canada anglais.

                On retrouve dans L’appel de la race les principaux thèmes du nationalisme canadien-français traditionnel:

1.       L’esprit français repose sur la foi catholique et la culture classique.

2.       Le nationalisme doit être subordonné au catholicisme.

3.       Le nationalisme intégral englobe tous les aspects de la vie sociale et personnelle.

4.       L’enracinement national élève l’homme à l’universel.

5.       Le nationalisme est supérieur au cosmopolitisme.

6.       Les sources de la patrie se trouvent à la campagne plutôt qu’à la ville.

7.       La valeur d’un peuple est d’ordre spirituel plutôt que matériel.

8.       La langue française et l’histoire nationale  sont les piliers du patriotisme.

9.       L’homogénéité ethnoculturelle est une force nationale.

10.   Le français parlé au Canada n’est pas un « patois » méprisable, mais la pure langue française telle qu’on la parlait en France sous l’Ancien Régime.

11.   L’éducation doit être axée sur la culture générale plutôt que sur les connaissances techniques, d’où l’importance des humanités classiques (latin, grec, scolastique).

12.   L’esprit d’Action française qui souffle sur la jeunesse est l’espoir de la patrie.

                L’appel de la race dénonce également ce qui menace notre survivance nationale :

1.       Le caractère matérialiste  de la civilisation anglo-protestante.

2.       Le mythe de la supériorité anglo-saxonne, et l’antinationalisme canadien-français qui en découle.

3.       La primauté de l’économique sur le culturel et le spirituel.

4.       L’anglomanie de la petite bourgeoisie canadienne-française.

5.       Les dangers religieux, culturels et même psychologiques des mariages anglo-français.

6.       La double hérédité qui affaiblit l’âme des enfants issus des mariages mixtes.

7.       Le protestantisme diffus (morale subjective) que l’on acquiert en étudiant dans une institution anglaise comme l’Université McGill.

8.       L’anglicisation qui conduit à l’apostasie, comme dans le cas des Irlandais.

9.       L’esprit de parti (bleus vs rouges) qui divise les Canadiens français.

10.   L’opportunisme et le carriérisme de la classe politique.

11.   La perte des traditions, comme la bénédiction paternelle du Jour de l’An.

12.   Le manque d’éducation patriotique dans les collèges classiques.

13.   La tentation du désengagement politique sous prétexte de perfection spirituelle.

14.   L’illusion de la concorde des deux races, dont parlait Wilfrid Laurier.

15.   Les caractères antifrançais et anticatholique du concept de National Unity.

16.   L’impérialisme britannique et l’annexionnisme américain.

17.   La nature artificielle des frontières canadiennes.

                À la fin du roman, Jules de Lantagnac expose dans son discours à la Chambre des Communes les problèmes de la Confédération canadienne :

1.       Le manque d’unité géographique entre l’Ouest, le Centre et les Maritimes.

2.       Le conflit d’intérêts économiques entre les provinces de l’Ouest, favorables au libre-échange, et celles de l’Est, plutôt protectionnistes.

3.       L’impérialisme britannique des Canadiens anglais qui s’oppose au nationalisme strictement canadien des Canadiens français.

4.       Le projet du gouvernement fédéral d’établir un système scolaire « national », qui serait en pratique anglophone et non-confessionnel.

5.       Le fanatisme antipapiste et antifrançais de la Ligue d’Orange.

6.       Le manque de respect des Canadiens anglais pour l’esprit binational du Pacte confédératif de 1867.

7.       Le risque d’annexion du Canada par les États-Unis à cause du manque de patriotisme des provinces de l’Ouest.

                Toutefois, Lantagnac ne se prononce pas ouvertement en faveur de la création d’un État français indépendant en Amérique du Nord, autrement dit de l’indépendance du Québec. En 1922, Lionel Groulx et L’Action française avaient pourtant pris un virage séparatiste. Mais Groulx n’a pas introduit cette idée dans L’appel de la race. Lantagnac se contente d’insister sur l’importance de l’homogénéité ethnique, culturelle et religieuse du Canada français, sans remettre en question le statut constitutionnel de la province de Québec.

                En fait, l’idée maîtresse de L’appel de la race n’est pas l’indépendance du Québec, si nécessaire soit-elle, mais la restauration de l’intégrité nationale, la redécouverte de l’authentique « âme » canadienne-française. C’est une quête intérieure, le gnôthi seauton des Grecs : « Connais-toi toi-même ». Au-delà de sa personnalité individuelle, Lantagnac veut retrouver sa personnalité collective dans l’optique de la doctrine barrésienne du « racinement ». Un homme n’est complet que lorsqu’il se rattache à la Terre et aux Morts, à une patrie et à une histoire. Joseph de Maistre disait qu’il n’avait jamais rencontré d’Homme, mais qu’il avait rencontré des Français, des Anglais, des Allemands, des Russes, etc. L’homme universel, le citoyen du monde, n’existe que dans l’imagination des philosophes révolutionnaires. L’homme réel est issu d’une nation. En l’extirpant de sa culture d’origine, on le déracine et on l’affaiblit; mais on ne l’universalise pas. L’homme doit s’appuyer sur le national pour s’élever à l’universel, tout comme un arbre doit avoir de profondes racines pour atteindre de hautes cimes. Le cosmopolitisme étend; il n’élève pas.

                Après sa « conversion », Lantagnac deviendra l’archétype de « l’homme canadien-français », pétri de foi catholique, de culture classique, d’esprit latin et d’une certaine noblesse d’Ancien Régime. Les Québécois d’aujourd’hui doivent entreprendre une pareille recherche identitaire pour retrouver le Canadien français qui sommeille en eux. Commençons par le faire sur le plan individuel. Nous le ferons ensuite sur le plan collectif. « Si vous ne pouvez restaurer la France idéale dont vous rêvez, disait Maurice Barrès, restaurez-la d’abord en vous-même. » Mais prenez garde : la question nationale risque de vous conduire à la question de Dieu; car « toute grande question politique, écrivait Joseph de Maistre, est en définitive une question théologique ».


LA CRITIQUE DE L’APPEL DE LA RACE

                Sur le plan littéraire, L’appel de la race est bien écrit, sans être un chef-d’œuvre. Selon Maurice Lemire, c’est « un bon roman à thèse, autant qu’un roman à thèse peut être bon[4]. » Mais ce sont surtout les idées de L’appel de la race qui ont soulevé la controverse[5]. Le propre d’un classique est de pouvoir être relu avec profit à différentes époques à la lumière des préoccupations contemporaines. De ce point de vue, L’appel de la race est vraiment un classique.  Dans les années 1950, on le lisait en opposant le nationalisme traditionnel de L’Action française au néonationalisme de Cité libre. Dans les années 1970, on l’étudiait dans le contexte du débat sur l’indépendance du Québec. Aujourd’hui, on le jugerait surtout à la lumière de la problématique de l’immigration et du multiculturalisme.

                À l’époque de la publication de L’appel de la race, la critique avait avancé des objections de nature bien différente. On dénonçait surtout l’image péjorative que Lionel Groulx présentait du mariage mixte, anglo-français. René du Roure, qui enseignait la littérature française à l’Université McGill, prétendait que l’auteur méprisait les « Français de France ». L’écrivain Louvigny Testard de Montigny qualifiait le roman de « credo de l’intolérance », et il reprochait à Lantagnac d’avoir brisé sa famille en vertu des « fumeuses théories racistes de Gustave Le Bon » approuvées par « l’absolutisme moyenâgeux d’un psychopompe », le Père Fabien. En tant que supérieur du Séminaire de Québec et recteur de l’Université Laval, Mgr Camille Roy s’était senti visé par les propos de Lionel Groulx sur le manque d’éducation patriotique dans les collèges classiques à la fin du XIXe siècle. Mgr Roy reprochait à Groulx de juger trop sévèrement la génération post-confédérative, qui avait cru en Wilfrid Laurier. De plus, il soutenait que le Père Fabien avait mal conseillé Lantagnac sur le plan spirituel, car le  discours qu’il devait prononcer aux Communes contre le règlement 17 n’était pas assez important pour prendre le risque de voir sa famille sombrer dans le divorce.

Lionel Groulx a répondu à ses détracteurs, mais bien des années plus tard, dans ses Mémoires[6]. À l’époque, l’abbé Rodrigue Villeneuve, futur cardinal-archevêque de Québec, avait défendu la théologie du Père Fabien[7]. Cependant, ce fut surtout le polémiste Olivar Asselin qui tétanisa les critiques de L’appel de la race dans une conférence prononcée à la salle Saint-Sulpice en 1923[8] :

« Ce roman ne caricature pas les Anglais. Le vieil abruti de Fletcher se trouve dans tous les bureaux d’Ottawa. L’Anglais est un Pithecanthropus Erectus qui surgit dès qu’on critique l’empire. La banqueroute frauduleuse est acceptable pour tout gentleman anglais. Les jeunes misses aiment la France par-dessus nos têtes, mais elles n’ont que du mépris pour les pea-soups de l’Ontario. Quant aux Canadiens français anglomanes, ils n’ont aucun sens de l’honneur : Que Lady Atchoum-Baker ouvre aux femmes de nos épiciers, de nos entrepreneurs en bâtiments, non pas ses salons, mais le quartier de ses domestiques, et deux sur trois ne voudront plus fréquenter ailleurs. »

Asselin reproche seulement à Lantagnac d’être trop gentil et de manquer de psychologie. D’après lui, « Maud n’attend qu’une bonne rossée de son seigneur et maître pour réintégrer le domicile conjugal, contrite, repentante et le cœur débordant d’amour. » La solution peut paraître machiste, mais il faut comprendre qu’Olivar Asselin s’amusait avec les mots.

Le polémiste lapide ensuite les critiques de Groulx. René du Roure est un « Français de France » qui ne comprend rien au Canada. Vendu aux Anglais, il « jetterait ses amis aux cannibales pour prouver sa largeur de vue ». Montigny est l’archétype du Canadiens français acculturé d’Ottawa, un « diplomate » toujours prêt à s’écraser devant les Anglais, et qui envoie ses enfants aux « bonnes écoles anglaises ». Quant à Mgr Camille Roy, « il est de la génération d’éducateur québecquois (sic) qui naguère encore marquait les fastes de l’Université Laval aux visites des princes de sang à la ferme de Saint-Joachim. (…) Il a des toiles d’araignée sur les yeux, du coton dans la boîte crânienne, les narines et les oreilles. Il sort à l’instant de chez Toutankhamon. » Après la virulente sortie d’Olivar Asselin, plus personne n’osa critiquer L’appel de la race.

Le roman de Lionel Groulx est-il raciste? Rappelons d’abord que le mot « race » n’avait pas à cette époque la même connotation qu’aujourd’hui. On l’employait au sens de nationalité ou de groupe ethnique[9]. Le spécialiste de la littérature québécoise, Pierre Hébert, conclut que l’ouvrage de Groulx n’est pas raciste. Tout dépend, dit-il, de la manière dont on définit le racisme : « Si le racisme consiste à promouvoir ou préserver l’unité de la race, le roman de Groulx est alors raciste. (…) Si le racisme, en revanche, consiste à affirmer la supériorité d’une race sur une autre, alors L’appel de la race n’est pas raciste[10]. » Autrement dit, c’est un roman nationaliste, mais nullement raciste. Jules de Lantagnac dit d’ailleurs à son épouse, Maud : « Que me parlez-vous de race supérieure et de race inférieure? Je crois encore à la supériorité de la vôtre; en plus je crois aussi à la supériorité de la mienne; mais je les crois différentes voilà tout. Si vous me demandez à laquelle des deux vont mes préférences, respectez mon sentiment, Maud, comme je respecte le vôtre[11]. »

À notre avis, Pierre Hébert et la plupart des analystes ont mal posé la question. L’appel de la race soutient effectivement la thèse de la « supériorité » de la nation canadienne-française sur la nation canadienne-anglaise, ou plus exactement la thèse de la supériorité de l’esprit français sur l’esprit anglo-saxon. Mais cette supériorité ne repose pas sur un quelconque facteur racial ou sociobiologique, comme dans la théorie nazie de la race aryenne. La supériorité de l’esprit français découle plutôt de la supériorité spirituelle du catholicisme sur le protestantisme, une idée qui allait de soi dans les milieux catholiques d’avant le Concile Vatican II.



LE NATIONALISME DU RAPPORT TREMBLAY

                Alors, qu’est-ce qu’un Canadien français? Le rapport Tremblay (1956) répondait d’une manière intéressante à la question[12]. Les principaux consultants de cette commission royale d’enquête, instituée par Maurice Duplessis pour étudier les problèmes constitutionnels, étaient les économistes Esdras Minville et François-Albert Angers, de l’École des Hautes études commerciales, et le Père Richard Arès, directeur de la revue des Jésuites, Relations, tous trois disciples de Lionel Groulx.

                Le rapport Tremblay commence par distinguer l’État, qui est une réalité politique, de la nation, qui est une réalité sociologique. La nation se caractérise par sa langue, ses lois et ses coutumes. Toute culture nationale est une interprétation particulière, plus ou moins consciente, d’une philosophie universelle. La culture nationale est donc une forme d’humanisme. Mais la civilisation universelle doit s’enraciner dans un milieu ethnique, qui doit rester homogène pour être efficace. Pour préserver leur homogénéité, les nations doivent rechercher l’autonomie économique et politique. Cela pose évidemment un problème dans un État binational comme le Canada. Mais la fusion des deux cultures nationales appauvrirait le pays dans son ensemble. La Confédération canadienne est une communauté politique plutôt que nationale. Elle devrait favoriser l’épanouissement des particularismes pour les inciter au dépassement, à la pleine réalisation d’eux-mêmes.

                La culture canadienne-française, continue le rapport, est une forme particulière de l’universelle conception chrétienne de l’homme et de l’ordre. La France, et surtout la France du Grand Siècle qui fut à l’origine du Canada, est l’une des plus authentiques réalisations de la civilisation chrétienne. Le peuple canadien est donc né français et chrétien. Or le génie français se reconnaît par son caractère rationnel, enclin au raisonnement et à la synthèse. Ce génie se retrouve dans la langue française, qui porte dans son vocabulaire et sa structure des principes d’ordre et de clarté; dans les coutumes et les institutions, qui en sont la transposition sociologique; dans les œuvres d’une élite qui a manifesté au monde ce que le génie français comporte d’universel.

                Le rapport Tremblay affirme que le Canada français est une variante américaine de la Vieille France d’Europe. Sa culture nationale est qualitative parce qu’elle entend ordonner l’homme aux plus hautes aspirations : le beau, le vrai, le bien; elle est spiritualiste, car elle répugne à toute forme de matérialisme, doctrinaire ou pragmatique; elle est personnaliste parce qu’elle voit en l’homme un être doué d’intelligence et de libre volonté, et parce qu’elle rejette instinctivement toute forme de collectivisme et de totalitarisme; elle est communautaire dans le sens catholique du terme parce qu’elle veut insérer l’homme dans la société par la famille et les corps intermédiaires.

                Trois concepts, qui découlent de la religion catholique, sont à la base de la vie sociale et politique canadienne-française : le sens de l’ordre, du respect des normes transcendantes, valables pour tous les hommes de tous les temps, telles qu’on les retrouve dans la doctrine sociale de l’Église; le sens de la liberté, non pas comme le droit de choisir ce que l’on veut, mais comme la possibilité réelle de parvenir à une fin légitime, d’accomplir la vocation naturelle et surnaturelle de l’homme, une liberté qui est indissociable de la responsabilité; le sens du progrès, vu comme un perfectionnement de la personne humaine selon l’ordre hiérarchique des valeurs, comme une élévation de son niveau intellectuel et moral, et non pas comme une simple augmentation des forces productives.

                Le rapport Tremblay trace, par opposition, le portrait de la culture anglo-saxonne. Formé à l’école du protestantisme, du parlementarisme et du capitalisme, le génie anglais est pragmatique, peu porté à bâtir des théories et à s’en embarrasser. Il préfère la logique des faits à celle des principes; d’où sa liberté de mouvement sur le plan de l’action. La culture anglaise est chrétienne : elle reste donc qualitative, spiritualiste et personnaliste. Mais elle est individualiste et libérale plutôt que communautaire. Elle ne conçoit pas de la même manière les relations entre l’homme et la société. Le principe protestant du libre-examen fait de la religion une affaire privée plutôt que publique. La pensée sociale n’est donc pas soumise à un ordre transcendant. La politique et l’économie sont soustraites aux règles morales. La liberté individuelle prime sur le bien commun, qui ne consiste qu’à équilibrer les diverses libertés particulières des citoyens. En accord avec l’éthique protestante, les anglo-saxons assimilent le progrès au succès matériel, et plus particulièrement à l’accumulation des richesses. Les Anglais ont des âmes de conquérants et de dominateurs. Au Canada, leurs relations avec les Français n’ont jamais été harmonieuses, surtout dans le domaine économique.

                L’historien Dominique Foisy-Geoffroy a qualifié le rapport Tremblay de « testament de la pensée traditionaliste canadienne-française[13] ». Le gouvernement Lesage (1960-1966) a retenu du rapport la politique d’autonomie provinciale, mais il a délaissé le projet de société chrétienne et française proposé par les héritiers du groulxisme. Selon Foisy-Geoffroy, « la société québécoise [de 1960] est si obsédée d’un passé jugé arriéré qu’elle plonge tête baissée vers le progrès et l’avant-gardisme à tout prix, [en évitant de poser] ces questions qui nous interpellent toujours aujourd’hui : Qu’est-ce que l’homme? Qu’est-ce qu’une bonne vie? Comment la politique peut-elle les servir[14]? »


CONCLUSION

                Le Canadien français authentique est pétri de foi catholique, de culture classique, d’un nationalisme qui s’élève jusqu’à l’humanisme, et d’une certaine noblesse d’Ancien Régime qui rejette instinctivement le culte de l’argent et les mythes de la société de consommation.

                J’invite tous ceux qui voudraient reconstituer en eux-mêmes la plénitude de leur vie française à regarder le documentaire de Pierre Patry (ONF 1960) sur le chanoine Groulx pour découvrir l’âme d’un vrai Canadien français qui faisait de la langue la gardienne de la foi.

[La causerie se termine par la présentation du documentaire[15].]




[1] Causerie prononcée au Mouvement Tradition-Québec, le 21 novembre 2015.
[3] Lionel Groulx (sous le pseudonyme d’Alonié de Lestres), L’appel de la race, Montréal, Bibliothèque de l’Action française, 1922, 278 p.
[4] Maurice Lemire, « L’appel de la race »,  Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec, tome 2 : 1900-1939, Montréal, Fides, 1978, p. 58.
[5] Pierre Hébert et Marie-Pier Luneau, Lionel Groulx et L’Appel de la race, Montréal, Fides, 1996, p. 147-158.
[6] Lionel Groulx, Mes Mémoires, tome II, Montréal, Fides, 1971, p. 86-112.
[7] J.-M.-Rodrigue Villeneuve, « L’Appel de la Race et la théologie du Père Fabien », L’Action française, février 1923, p. 82-103.
[8] Olivar Asselin, « L’œuvre de l’abbé Groulx: L’Appel de la Race », Pensée française, Montréal, Éditions de l’Action canadienne-française, 1937, p. 151-164.
[9] Le Petit Robert définie le mot « race » comme un groupe naturel d’hommes qui ont des caractères semblables (physique, psychiques, culturels) provenant d’un passé commun => ethnie, peuple. Il le définit également comme un groupe ethnique qui se différencie par des caractères physiques héréditaires (couleur de la peau, forme de la boîte crânienne, proportion des groupes sanguins) => race blanche, jaune, noire. Au temps de Groulx, on l’employait surtout dans le premier sens, plus culturel. Aujourd’hui, on l’emploie davantage dans le second sens, plus biologique.
[10] Hébert et Luneau, Lionel Groulx et L’Appel de la race, p. 144.
[11] Groulx, L’appel de la race, p. 70.
[12] Rapport de la commission royale d’enquête sur les problèmes constitutionnels, vol. II, 1956, p. 5-43.
[13] Dominique Foisy-Geoffroy, « Le Rapport  de la Commission Tremblay (1953-1956), testament politique de la pensée traditionaliste canadienne-française », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 60, no 3 (hiver 2007), p. 257-294.
[14] Ibid., p. 294.